Danses urbaines africaines: "ça donne le palu."

L’espoir est dans la danse

« Que l’Afrique de demain se garde cependant de perdre le secret de ses danses et de ses chants ! Qu’elle sache encore danser, ce qui pour elle signifie qu’elle sache vivre, mille ans durant sa vie n’ayant été qu’une seule et même danse aux innombrables figures, véritable danse de vie qui constitue aujourd’hui son message[1] ! »

 

Ainsi s’exprimait Fodéba Keita en 1954, dans la préface de son livre "Les hommes de la danse". Le fait est que les africains ont souvent mis beaucoup d’espoir dans la danse. Alphonse Tiérou écrivait en 2001: "Si sa danse bouge, l’Afrique bougera." Kethly Noel a dit sa volonté de faire de la danse une vitrine pour le Mali et l’Afrique en général. Le premier a créé "Les ballets africains", le second fût le premier directeur des "Rencontres de la création chorégraphique panafricaine de Luanda", quant à la troisième, elle a dirigé la dernière édition du festival "Danse Afrique Danse" au Mali en 2010.

Ce sont des intellectuels de la danse. Cependant, la danse en Afrique est loin de n’être qu’une affaire d’intellectuels. Engelbert Mveng un homme d’église camerounais disait qu’ « elle est la seule expression mystique de la religion africaine »[2]. On retrouve là l’idée des « danses Gla[3] », celles qui ouvrent la voie à l’expérience mystique en nous révélant la part divine de nous mêmes. Mais, la danse en Afrique n’est pas qu’une histoire d’intellos et de mystiques possédés. Les religions originelles se perpétuent certes, mais de manière marginale et plus ou moins secrète. Les danses de possession sont loin d’être les plus courantes dans des villes comme Douala ou Libreville. Et il en est de même pour les danses sophistiquées importées par les occidentaux, et « ceux qui sont revenus » -avec beaucoup d’espoir.

Un combat paradoxal

De Kinshassa à Abidjan, en passant par Lagos, jusque dans les maisons des immigrés africains en Europe aux USA et partout ailleurs, ont fait fi de l’intellectualisme et des considérations morales et religieuses pour danser. Le ndombolo, le mapouka, le coupé-décalé, le leumbeul…font baisser les yeux aux puritains, tout en attirant un public large et multi-ethnique.

Devant ces danses urbaines plus sensuelles et populaires les unes que les autres, la danse contemporaine qui se développe sur le continent depuis plus d’une dizaine d’années, paraît surréaliste à beaucoup d’africains. Or les nouveaux intellectuels de la danse et ses promoteurs déplorent que l’on juge trop souvent l’Afrique à partir de ces danses festives et obscènes. Ils veulent faire évoluer les choses. Naissant sous un nouveau jour plus en phase avec le monde, la danse doit être « politique » et« radicale », aller vers une approche plus avant-gardiste. On apprend aux artistes que pour faire évoluer l’art il faut parfois se détourner « des racines confortables » et de la tradition. Sans vouloir remettre ces idées en question, on observe néanmoins que si on considère l’Afrique noire comme une grande piste avec tous ses danseurs en mouvement, fort est de constater que c’est dans ce qu’elle a de plus trivial et traditionnel qu’apparaissent des positions aussi radicales que politiques.

Prenons l’exemple du Mapouka. Il est à l’origine une danse rituelle du sud-est de la Côte d’Ivoire. Les danseuses debout, genoux fléchis, cambrent exagérément leurs derrières qu’elles font bouger aux rythmes des percussions. Les musiciens auraient dans les années quatre vingt, essayé de populariser cette danse et sa musique en vain. C’est à la fin des années quatre vingt dix qu’elle se diffuse dans les pays sub-sahariens qui a l’instar de la Côte d’Ivoire la censurent. A Dakar, à Cotonou, à Yaoundé partout où Le Mapouka a trouvé un public « chaud pour le mouvement », les gouvernements, les associations féministes et les églises s’insurgent. On parle d’outrage aux bonnes mœurs, de sauvagerie, d’humiliation de la femme et de honte pour celles qui se compromettent à danser ainsi. Pourtant le Mapouka perce tant qu’il s’exporte dans la diaspora, se répand dans les clips de rap US et « le porno noir ». Bien entendu, cette grande carrière dans le cinéma Américain, ne doit pas nous faire perdre de vue l’origine modeste de ce langage corporel. Pour saisir sa part radicale et politique, c’est dans l’Afrique où il a enflammé tant de bars qu’il faut resituer le Mapouka.

Tout le monde : « bougez les fesses !»

Sorti de sa terre natale, le Mapouka a vite trouvé publics ivoiriens et plus largement africains pour l’acclamer et le danser. L’engouement fût tel que la troupe de Mapouka: Nigui Saff K Dance remporta le premier prix du meilleur groupe traditionnel aux Koras Awards d’Afrique du Sud[4] en 1999. C’est en effet à partir de la fin des années quatre vingt dix que le Mapouka se propage et commence a concurrencer le ndombolo qui régnait en maître sur les « dancefloor » sub-sahariens[5]. S’il est à l’origine une danse rituelle traditionnelle, les citadines en ont fait une arme du pouvoir féminin. En effet, malgré des siècles d’islamisation et de christianisation, les africaines n’ont pas vraiment repris à leur compte la honte de la chair, et elles ne dédaignent pas d’utiliser leur force érotique pour influer sur leurs hommes[6]. Elles ont, dirons nous, foi en leur sensualité comme le montrent les personnages féminins de Ken Bugul[7] ou encore Calixte Beyala[8]. Et s’il est vrai que l’Afrique repose sur des sociétés patriarcales, le pouvoir qui échappe aux femmes, elles le conquièrent sans complexe avec des armes intrinsèquement féminines.

Revenant sur sa carrière, Ovidie, actrice et réalisatrice française de films X, explique qu’elle s’est investie dans ce milieu parce qu’elle éprouvait le désir d’avoir elle aussi une image positive et forte de son corps et de son sexe[9]. Nous pouvons sans craindre d’exagérer, dire que les danseuses de Mapouka qui ont poussé le jeu jusqu’à l’extrême , à l’instar des Panthères du Mapouka, qui sont dans cet état d’esprit. Elles ont une image forte de leurs corps et de leurs sexes. La danseuse de Mapouka dévoile un corps charnu qui met en avant des fesses dignes de Sarah Baartman, ou comme dirait un personnage de Koffi Kwahulé, « une croupe à faire bander un cheval »[10]. Dans sa version radicale , il ne s’agit plus seulement de bouger son derrière. Genoux fléchis, les fesses exagérément cambrées sont mises en mouvement par le jeu des jambes et des reins. Selon la dextérité de la danseuse, les fesses bougent rapidement de haut en bas ou s’ouvrent et se ferment dans une cadence régulière. La tenue des danseuses, comme on peut s’en douter, n’est pas un large et élégant boubou brodé. Là encore, ce sont les ingrédients de la guerre des femmes qui sont mis à contribution[11].Les « binbin », ceintures de perles parfumées à l’encens, mais aussi les « béthio » petits pagnes courts et légers conçus pour souligner les formes féminines, déjà réputés pour leurs capacités à faire perdre la tête aux sénégalais, ornent le corps de ces dames. Certaines dans le délire endiablé de cette danse, vont jusqu’à dévoiler de manière ostentatoire leurs parties intimes. Dans sa forme la plus euphorisante, le Mapouka qui réunit hommes et femmes ensemble, s’apparenterait à une séquence rituelle, sans le prétexte religieux.

C’est pas politique, c’est pas radical, c’est alors comment?

Le Mapouka -dans sa première version- ses grosses femmes et ses hommes en délire, sont plus gênants et plus fédérateurs qu’aucun spectacle de trois blédards se prenant pour Merce Cunningham au centre culturel français de Yamoussoukro. La force expressive des danseurs enivrés par les chants et les percussions de Mapouka laisseraient bien songeuse une Mary Wigman. Il est clair, et personne d’ailleurs ne le nie, que les africains n’auront pas attendu la danse contemporaine pour sentir et s’exprimer à travers leurs corps. Pour aussi vulgaire qu’il puisse paraître à certains, nous soutenons ici que le Mapouka censuré dans de nombreux pays, est dérangeant car il est une des preuves qu’en dépit du formatage colonial qui se perpétue par le biais de l’éducation, des médias et toutes sortes d’institutions, le naturel revient toujours au galop. Dans une Afrique faussement puritaine où la nudité –si courante autrefois- est devenue une fantaisie qu’on ne tolère que des fous, danser à moitié nu en dévoilant ses parties intimes, est un acte radical que les prêtres ne sont pas les seuls à condamner. Quand on sait le pouvoir des religions en Afrique et le rôle qu’elles ont joué dans l’anéantissement des cultures originelles, on ne peut que saluer les hérésies qui amènent l’homme à renouer sans honte avec sa culture. Car en soit, le Mapouka, récupéré par les citadins, véhicule des goûts et des manières de faire à contre courant des tentatives humanistes d’aider l’africain « à sortir de sa sauvagerie ». Il a justement une saveur d’africanité assumée à faire pâlir les africains que l’Afrique effraie.

Y’ a rien, c’est l’homme qui a peur

En revenant sur une fausse opposition aux cultures traditionnelles, nous voulions pointer la persistance de la colonisation des esprits déguisée en universalisme. La force ce celle-ci ne s’est pas amoindrie après 51 ans de Françafrique. Au contraire, elle pousse plus que jamais l’Afrique à tuer l’Afrique en elle même. Un tel combat serait salutaire s’il s’agissait d’inventer de nouvelles manières de penser et de créer, tenant véritablement compte des traumatismes de l’histoire récente, qui fragilisent et indisposent encore l’africain. L’exemple des danses urbaines, nous a permis de mettre en évidence le dynamisme des cultures populaires adressées en premier lieu à un public africain. Le cas particulier du Mapouka a été l’occasion de relever que les positions radicales et politiques, attendues par les promoteurs de la danse contemporaine, sont déjà appréciables sur les pistes des maquis aux enceintes saturées. Sans juger des qualités techniques de ces danses, il nous semblait intéressant de souligner qu’elles doivent leur popularité au fait qu’un large public africain les pratique et leur confère une légitimité que les nouvelles formes d’expressions chorégraphiques tardent à acquérir. Car tant que la création contemporaine africaine comme la banane, l’hévéa et le café, sera produite à destination d’un public occidental, on pourra difficilement s’étonner qu’elle suscite surtout l’hilarité et l’incompréhension en son propre territoire. Se pose donc de façon impérative, la question de l’investissement d’un public populaire dans le processus de développement d’une danse contemporaine africaine, qui n’aura jamais d’aura, si elle n’est adoubée par cette masse d’africains qui vit la danse depuis des millénaires. Cependant, une telle entreprise est-elle envisageable tant que les africains ne s’émancipent pas des idées reçues qu’ils ont ingérées ?

Oloo Bwemba


[1] Huet Michel et Fodéba Keita, Les hommes de la danse, Guilde du livre, Lausanne 1954

[2] Chevalier Jean, Gheerbrant Alain, Dictionnaire des symboles, Robert Laffont, 1969

[3] Tierou Alphonse, Danses D’Afrique, in Revue noire, n° 14, Sept-Oct-Nov-1994

[4] Festival international des musiques Africaines organisé en Afrique du Sud dans ces débuts.

[5] Marvin Ndumu, L’histoire du Mapouka, http://www.africaontv.com/Members/marvin/lhistoire-du-mapouka/

[6] Alpha Noel Malonga, Noire, blanc érotisme ou le blanc selon les romancières d’Afrique noire francophone, Franconia, 2001

[7] Ken Bugul, Le baobab fou, Présence africaine, France 1982

[8] Beyala Calixte, Maman a un amant, Albin Michel Paris 1993

[9] Ovidie, Porno Manifesto, Flammarion, Cher 2002

[10] Koffi Kwahulé, Brasserie, Paris 2006, Montreuil sous bois, les éditions théâtrales

[11] Fatou Aïcha Ndiaye, Les aphrodisiaque au féminin : Le « saf safal fait des ravages », www.seneweb.com