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Visions of Kamerun

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Franck Biyong

La lutte en musique

Les années soixante et soixante-dix africaines résonnent de cris, dans la littérature, le théâtre, la danse, la musique, ou encore les forêts où se cachent les hommes en lutte. C’est le temps des guerres d’indépendances, des protestations contre l’asservissement du noir et de l’éveil d’une conscience panafricaine. Dans cette Afrique révoltée où artistes et intellectuels invoquent un nouvel Homme, fier d’être africain, la musique qui parle au cœur de tous est l’arme fédératrice. C’est conscient de cela que Fela Anikulapo Kuti créa avec la complicité de Tony Allen l’afro beat, dans le milieu des années soixante. En agrémentant jazz, rythm’n’blues, highlife et musique Yoruba, aux chants en pidgin, il est parvenu à créer une musique urbaine africaine, propre à sensibiliser toutes les oreilles.

Cette composition en soi et les idées ayant motivé sa genèse valent sans doute à l’afro beat d’être toujours vivant et joué sur tous les continents. Les luttes africaines n’ont pas encore abouti, l’afro beat reste nécessaire, et ce, avec toute sa portée politique. L’album Vision of Kamerun, de Franck Biyong et Massak qui revient sans timidité en musique et en parole sur la guerre d’indépendance qui opposa la France aux indépendantistes camerounais (1948-1971), est dans la droite lignée de cette musique des origines. Nous lui avons donné la parole.

Vous sortez votre nouvel album visions of Kamerun, qui par son titre et son visuel annonce clairement sa portée politique, dans quel contexte l’avez-vous créé ?

Franck Biyong : Je suis parti au Cameroun en 2008 pour voir ma famille et faire ce que j’appellerai une sorte de pèlerinage spirituel. J’étais parti enregistrer là bas sans idées préconçues, mais j’ai été dépassé par le niveau des choses, la musique telle qu’elle se pratiquait et même la pensée. A partir de là, je me suis dit qu’il fallait que je fasse une recherche personnelle, pour pouvoir arriver à me situer par rapport au Cameroun et par rapport à l’Afrique. En prenant compte de la réalité.

Quelle est cette réalité ?

L’histoire du Cameroun j’avais commencé à l’effleurer ici avec des bouquins, des documentaires, mais en arrivant là bas sur place, en posant des questions aux gens de la famille et en voyageant, on se rend vraiment compte de ce que c’est la réalité. Et ce que ça été cette guerre que la France a mené contre les indépendentistes. Quand on a conscience de ça et qu’on est à peu près lucide, en tant qu’artiste, on se dit : il faut faire quelque chose. L’idée c’était de permettre aux jeunes Mbengue(ter) de s’approprier l’histoire leur pays et qu’ils y réfléchissent avec réalisme et non de manière décalée, d’un point de vue occidental. C’était ça le but de la construction de cet album.

L’afro beat depuis ses origines est une musique de lutte, de même vous êtes né dans une famille marquée par l’histoire politique de votre pays, vous avez choisi cette musique parce que vous n’aviez pas le choix, poussé par la volonté de vous en servir comme une arme ?

Franck Biyong : Le groupe a réellement démarré à la mort de Fela en 1997. A sa mort son héritage musical, spirituel, son combat, ce qu’il a écrit, a été résumé à des titres comme celui de libération « Fela une grande gueule se tait ». Je me suis dit qu’avec mes petits moyens il fallait faire quelque chose et nous avons commencé en 1997. L’afro-beat est une musique qui fait la jonction entre l’Afrique et la diaspora africaine et dans ma situation c’est quelque chose de très concret. Quand il s’agit de retourner à ses fondamentaux, on a besoin de Fela. C’est un modèle comme les Lumumba dont on a besoin pour pouvoir se situer, par rapport à l’occident et par rapport à l’Afrique.

Dans cet album vous cultivez davantage les influences africaines et surtout camerounaises : Makossa, Assiko, bikutsi, Mangambeu. C’est quelque chose qui vous importe en tant que musicien africain ?

Franck Biyong : Oui parce que je pense que le plus important pour nous c’est de mettre en valeur nos cultures et nos rythmes. L’expérience qui m’a vraiment frappé quand je suis allé au pays, et que je jouais avec les musiciens camerounais, c’est que je me suis rendue compte que je ne jouais pas de rythme du pays que je ne chantais pas la langue du pays. Il y a des gens ici qui m’appelait le prince de l’afro-beat made in France, mais le prince de l’afro beat s’il va chez lui, et que la musique qu’il joue ne parle à personne dans son propre pays, ça n’a pas de sens.Des stars comme Manu Dibango ou Richard Bona, nous ont montré qu’ils pouvaient être des stars internationales mondialement reconnus en chantant leur propre langue. C’était important pour moi, de me reconnecter avec ces différentes formes de musiques et de rythmes, d’arriver à les incorporer et a les faire mien.

Vous chantez en pidgin comme Fela ?

C’est la première langue africaine que j’ai appris à parler réellement. c’est vrai que je me suis accroché à ce pidgin parce que ne parlant pas le bassa, ça été pour moi une manière de s’approprier l’Afrique.

Sur la scène française est-ce évident d’apporter comme ça un message politique clairement panafricain ?

J’ai eu des petits problèmes, parce que c’est vrai qu’on a souvent abordé des thèmes, des sujets qui fâchent, mais qu’il est pour moi nécessaire d’aborder. On ne peut pas parler d’histoire de France ou d’histoire franco-africaine, indépendances, diaspora, immigration, sans parler des raisons qui ont amené les africains à se retrouver ici. Le problème de la métropole par rapport à l’Afrique, c’est que l’histoire n’est pas encore assumée et enseignée. De plus il y a des rapports de dépendances qui demeurent et pas forcément dans le sens qu’on croit. Etant donné que la France entretient toujours des rapports privilégiés avec ses anciennes colonies, il y a une partie de l’histoire qu’on ne peut pas dévoiler calmement. C’est ça notre problème.

Qu’est ce qui empêcherait les africains de prendre l’initiative dans la musique par exemple?

Je pense que nous africains, tant que nous évoluerons dans la seule volonté de plaire aux producteurs, aux distributeurs, qu’on acceptera d’édulcorer notre discours en répétant des contre vérité du genre « c’est les chefs d’états africains qui sont corrompus », on ira nulle part.

Si on veut parler de ces choses, il faut en traiter sérieusement et librement, pour ne pas être entravé dans notre parole. Pour ça il faut être producteur de ce qu’on fait sinon c’est très difficile.

Pensez vous que ce disque Visions of Kamerun, donnerait matière à polémique?

Polémique par rapport au disque c’est possible parce que ce qu’on veut pour la musique africaine c’est ce qu’on a vu à l’eurovision : des noirs qui dansent en maillot de bain sur la plage pour l’été. On a un autre devoir : être à la hauteur de ce qu’on fait nos anciens avant nous. Après, bien sûr, il faut en avoir envie, certains préfèrent faire de «l’entertainment» , d’autres non.

Plus d'infos: http://www.myspace.com/franckbiyongandmassak

Oloo Bwemba