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Pascale Marthine Tayou, l’art après rasage

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Pascale Marthine Tayou est un artiste plasticien camerounais, né à Consamba, vivant aujourd’hui à Gand en Belgique. Il fait partie de ces rares artistes africains qui bénéficient d’une reconnaissance internationale. Une première série d’œuvres consacrées au sida l’ont fait connaître en 1994. Depuis, il a abordé d’autres thèmes contemporains, tels que la ruralité ou la mondialisation. Actuellement, il représente sa vie nomade dans une exposition intitulée Always All Ways (tous les chemins mènent à…) au MAC à Lyon et jusqu’au 9 juillet 2011, il propose à la maison de la Revue Noire à Paris une œuvre inédite. Il s’agit d’une installation composée de piles de livres et magazines de la Revue Noire empalés sur dix axes d'acier. Entretien.

Vous intervenez dans l’espace de cette maison d’édition à la Maison de la Revue Noire. Vous avez pris tout ce qui a été publié depuis vingt ans. Votre œuvre s’appelle After shave, Après rasage. C’est de l’humour ?

 

Pascale Marthine Tayou : De l’humour, mais en même temps c’est assez réel. C’est ce qui reste. Moi, je me suis toujours intéressé à ce qui reste après qu’on ait tout oublié. C’est même la définition de la culture. After shave, j’aurais pu dire peut-être l’après épluchure, parlant d’une banane ou d’une mangue. Est-ce que l’épluchure peut servir à quelque chose ? C’est ça qui m’intéresse. J’ai toujours fouillé un peu dans la poubelle. Je me suis toujours dit : dans ce qui semble être une poubelle, il y a un certain gisement. C’est à moi de définir, de recalibrer, de le mettre dans l’ordre. After shave, c’est un peu ça. Mais en même temps, c’était la célébration d’une façon pour moi de célébrer cette revue, l’angle de la chose formelle, artistique, plastique. Donc je les ai mis sous la forme de totems pour les mettre en relais avec ce qui pourrait semblait être l’image que l’on voit lorsqu’on m’observe en tant que «faiseur» originaire d’Afrique.

Vous avez pris des livres, vous les avez empilés et empalés sur des axes d’acier. Vous dites «totem», mais il y a aussi quelque chose d’un peu blasphématoire quand même ?

P.M.T. : Certainement, mais blasphématoire en terme de ritualisation. Je pense que dans tout phénomène et rituel -en tout cas, ce qui me semble parcourir mes veines- il y a toujours un peu de sang qui coule. Donc c’est la blessure qui fait renaître.

Il y a toujours cette blessure ?

P.M.T. : Oui mais une blessure positive, une blessure de guérison, de renaissance. Voilà, c’est un peu ça. Je suis encore dans la sainte formule de ritualisation. Donc je le mets dans ce cadre-là. J’aurais pu peut-être faire non pas des trous dans le livre, mais plutôt amasser des livres les uns sur les autres, là j’ai pris le pari de détruire peut-être la vérité pour créer une autre vérité, pour aller au-delà de la vérité parce que c’est ça aussi, à mon avis, qui m’a semblé être le maître-mot même de la création, de la fondation, de la revue en tant que maison, en tant que passeur d’idées, d’univers, de formes et de couleurs.

Quelle est la place de l’Afrique dans votre travail ? Vous dites souvent ‘le Cameroun est ma marque de fabrique’ et vous disiez que vous veniez vraiment du quartier de votre ville. C’est le point de départ absolu ?

P.M.T. : Le point de départ absolu : je suis né par la faute de mes parents parce que je crois que c’était une erreur que j’existe (rires). Je n’ai jamais fait la commande d’exister. C’était au Cameroun, à Consamba. Donc forcément j’ai été nourri par la poussière africaine. Je ne dois pas entrer dans ce langage romantique ‘l’Africain robuste, authentique et tout’, non. Donc forcément tout ce que j’ai fait doit avoir une saveur africaine. Mais au-delà de ça, j’ai été aussi nourri par d’autres émotions, d’autres senteurs, d’autres univers. Et quelquefois, je pense que je suis pierre qui roule qui amasse mousse. Forcément dans ma production, on retrouve toute cette coloration hybride.

Vous réinventez des frontières ?

P.M.T. : C’est cela qui est intéressant. Il faut essayer de démontrer que la vérité n’est pas juste. C’est ça qui m’a déjà nourri au départ. Je suis parti du fait qu’ayant fait mes études de droit, j’ai cru que le droit était droit. Et je me suis rendu compte en faisant mes études de droit que le droit était maladroit. Cela m’a nourri dans la posture de croire que ne rien faire, c’est faire des choses. Mais en créant le vide, je remplis l’espace et c’est cet espace-là qui fait un peu mon monde de formes. Je n’ai pas vraiment envie de définir les formes artistiques. Je ne veux pas entrer dans le temple. Il ne revient pas à moi de le définir.

After shave, Après rasage - du 21 avril au 9 juillet 2011 à la maison de la Revue Noire.
Always All Ways (tous les chemins mènent à…) jusqu’au 15 mai au MAC à Lyon.

Pascal Paradou