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CABRAL ET LES HESPÉRITAINS

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Matériaux pour une République de la Culture

AVANT-PROPOS

Je me jure le devoir de donner ma vie, toute mon énergie, tout mon courage, toute la capacité que je puis avoir en tant qu’homme, et jusqu’au jour où je mourrai, au service de mon peuple, en Guinée et au Cap Vert. Au service de la cause de l’humanité, pour donner ma contribution, dans la mesure du possible, afin que la vie de l’homme devienne meilleure au monde. Tel est mon agir[1].

Amilcar Cabral

La nuit disait : « Ceux qui m’importunent meurent jeunes ».

René Char

Mario de Andrade[2], avec un sourire convaincu, aimait à répéter un slogan : continuer Cabral. Il en a fait l’idée d’un symposium[3]. Continuer ? Le verbe, qui est également un substantif, est d’un usage quotidien. Mais combien s’est-il érodé ! Quiconque paraît convenir de sa signification. Toutefois, que veut dire « continuer » ? Nous le tenons du latin « continuare », lui-même extrait de « continere » qui signifie tenir ensemble. En un sens second, ce vocable indique aussi le fait de prolonger ou encore de perpétuer ce qui déjà est commencé. Cette double précision étymologique et lexicale appelle au jour une question : qu’est-ce que Cabral a commencé et qui mérite d’être continué ? De façon étrange, aucun commentateur ne dit « ce » qui précisément est à continuer, pas même Mario de Andrade, auteur de la devise. En vérité, si nous sortons l’expression de son état d’impensé, continuer Cabral ne dit pas autre chose que ceci : prendre-en-vue ce qui, chez lui, est le « continuum », c’est-à-dire le-ce-par-quoi l’ensemble de ses pensées et actions constituent un tout, le tenir ensemble, dont aucune partie n’est séparable sinon par abstraction : la Culture.

Mais, après lui, ce que Cabral a nommé Culture a été totalement déchiré et dispersé. Et il ne pouvait en être autrement. L’époque n’était pas prête à écouter. L’époque suivante, pas plus. Et celle en cours ne l’est toujours pas.

Continuer, c’est donc recoudre ce que Cabral a cousu. Au reste, les verbes continuer et coudre ont la même racine. Coudre, c’est « tenir ensemble » des parts de tissu. La Culture a été la grande couture de Cabral : une couture (synthèse) inachevée, il est vrai.

Au total, Continuer Cabral, cela signifie donc prolonger la Culture, et rien d’autre. Sous ce rapport, la formule diffère de celles selon lesquelles, par exemple, Mazarin a continué Richelieu ou Josué continuant Moïse, puisque celles-ci opèrent sur le plan de l’exécutif et de la succession. Mazarin et Josué n’ont fait que maintenir leur prédécesseur respectif. Et n’allons pas croire que ce fut peu de chose ou bien chose facile, que de pouvoir main-tenir. La Guinée-Bissau n’a pas su maintenir Cabral. Autant qu’il tenait-de-la-main les événements, Aristides Pereira a su main-tenir Cabral, quand Mario de Andrade demandait de le continuer.

En tous les cas, continuer ce n’est pas « maintenir », tenir-de-la-main. L’écart entre l’un et l’autre est celui qui prévaut entre l’esprit et la lettre. Maintenir, c’est figer un phénomène ou une chose en l’état. C’est l’œuvre de la mémoire. Tandis que continuer préserve l’esprit, les principes et la force d’origine. C’est l’œuvre du souvenir. Aussi, en certaines occasions, continuer et maintenir peuvent devenir antinomiques.

La Culture, disons-nous, est ce qui « tient ensemble » toute l’œuvre de Cabral, depuis son adolescence jusqu’à sa maturité et son assassinat. Elle est ce qui de 1924, année de sa naissance, à 1973, date de sa mort, détermina tout le cours de sa biographie. Au reste, c’est cette dimension qui confère à sa vie un caractère exceptionnel. Cabral n’est pas seulement né dans la culture, mais il a surtout été (un) producteur de (la) Culture. Il a pressenti, dans une géniale intuition, ce que nous avons appelé l’État de la Culture[4], et dont les fondements dépassent ceux de l’État de Droit.

Nous inclinons à penser que si son assassinat n’était venu interrompre ses réflexions, Cabral eut probablement révolutionné la science politique. En effet, il était sur le point d’imaginer et d’inventer la première institution politique post-moderne : l’État de la Culture. Sa grande création politique aurait consisté à fonder l’État, sa constitution et ses institutions, mais aussi la Société civile et la Famille, ces trois sphères de l’existence, à les fonder sur la Culture et non plus uniquement sur le Droit. Avec Cabral, la Culture devient la « Chose publique » elle-même, Res Publica, la Ré-publique. Jamais avant lui une telle audace avait été entrevue. Ainsi, mais en vérité, continuer Cabral vise d’abord à méditer, puis à fonder l’État ou la République de la Culture. Et il ne s’agit pas là de divagations. Par exemple, l’éminent Gérard Chaliand, qui ne s’inscrit pas dans l’horizon que nous indiquons, a cependant le premier dit un mot « proventuel », et ce en risquant le pronostic d’une haute parole d’anticipation, quand, au terme d’un brulant article, il énoncera cette pensée étrange : on peut dire qu’Amilcar Cabral est plus approprié à l’avenir de l’Afrique qu’à son passé[5].

Mais, plus largement encore, tôt ou tard, le monde sera « approprié » à ce qu’est et promet la Culture. Pour lors, demeure un immense écart entre l’état du monde et ce qu’est la Culture. S’il est permis de risquer ici un dire de projection, nous serions enclins à affirmer que la société générale du genre humain[6] (SGGH) que Bossuet appelait si fortement de ses vœux, et dont la Société Des Nations (SDN) et l’Organisation des Nations Unies (ONU) ne sont que de pâles figures, des versions amoindries, cette organisation universelle, fraternelle, disons-nous, prévaudra et se bâtira sur la Culture. Celle-ci est le fondement vers lequel tend l’histoire du monde. Lorsque viendra l’époque de la Culture, ou plus exactement quand viendra la Culture de l’époque, l’on s’apercevra comment, en matière d’eunomie[7], Cabral prépara une véritable innovation, une révolution politique.

Cet État ou République de la Culture ne repose pas sur les mêmes fondements que la « République des Lettres », ce cercle de savants européens par-delà les frontières nationales. La République de la Culture se distingue aussi de la « Novas Atlantis » (La Nouvelle Atlantide) de Sir Francis Bacon, dont la mise en œuvre dépend de savants réunis en collège et voués à l’étude de la nature et au progrès des sciences. La première différence entre eux consiste en ceci que ni les Lettres ni les Sciences ne peuvent se constituer en ontologie. La deuxième, elle, tient au fait que la République de la Culture a des fondements qui, loin d’être élitistes ou ésotériques, sont populaires et de bon sens, dans la mesure où ses principes, parce que simples, peuvent être compris de tous et portés par un grand nombre, et quelles que soient les appartenances sociales. De bon sens, en effet, à la manière dont Montesquieu parlait, par exemple, de la citoyenneté : La vertu, dans une république, est une chose très simple : c’est l’amour de la république ; c’est un sentiment, et non une suite de connaissances ; le dernier homme de l’État peut avoir ce sentiment, comme le premier[8].

L’objet de ce texte est de continuer Cabral en revenant vers ce qui, tout au long de sa vie en aura été le continuum, afin d’en méditer la genèse et la formation. Pour ce faire, l’adolescence est une période capitale. Car on y voit se fixer l’essentiel de ce qu’il fera plus tard, et dont la période de maturité ne sera que le déploiement. Aussi accorderons-nous une attention spéciale à certains de ses écrits d’adolescence, ceux qui mettent en évidence l’influence qu’il reçut du mouvement hespéritain, premier courant poético-politique qui surgira aux Îles du Cap Vert, au début du 20ème siècle. En effet, ce sont les Hespéritains, dont son père était membre, qui pressentiront ce qu’est le Souvenir, la Sodade, dont il s’inspirera largement. Il est permis d’affirmer ici qu’il n’est rien de décisif ou de grand que Cabral ait fait plus tard, et qui n’ait pas été constitué sous leur influence au cours de son adolescence. Certes lui-même ne dit pas s’inscrire dans cette filiation. Pour autant, les indices qu’il laisse dans ses écrits poétiques ne manquent pas, et ils attestent d’une influence profonde sur sa manière de comprendre l’histoire et sur sa praxis. Ainsi, dans la phase essentielle de sa formation, le mythe des Hespérides, le récit de l’Atlantide et d’autres éléments des grandes mythologies égyptienne, grecque et romaine ont infléchi sa pensée, lui ont donné une forme, un contenu et orientation dont il ne se départira jamais.

Ce texte vise à mettre au jour le lien caché entre Cabral et les Hespéritains, pour mieux comprendre ses écrits et actions de la maturité. Il reprend des éléments d’analyse de nos Leçons sur Cabral, que nous estimons utiles pour l’instruction du public et dont la parution du premier tome est espérée en 2016.

 

INTRODUCTION

 

Introduire Cabral. Mais que veut dire introduire ? La langue française,  signale La Bruyère,  a perdu le mot « duire » : L’usage, écrit-il, a préféré convenir à duire[9]. Ainsi, nous apprend-il que le mot signifiait « convenir ». Et, puisque « intro » désigne le « dedans » ou l’action d’« entrer dans », alors intro-duire, tiré de « entreduire », signifie « entrer dans » ce qui « convient ». Dès lors, quiconque comprend aisément que le verbe intro-duire n’est pas uniquement une technique académique de rédaction, mais qu’il relève d’abord et ce, de façon essentielle, du Savoir-vivre. C’en est même le trait déterminant.

Par suite, et si nous écoutons attentivement, Introduire Cabral veut dire entrer dans ce qui, chez lui, convient et, dans le même mouvement, nous convie. On est intro-duit que parce qu’on est invité, c’est-à-dire convié par ce qui convient. Chez Cabral, ce qui nous convie porte un nom : Culture. Tout chez lui entre dans ce vocable, qui est la plus grande réalité humaine.

Nous répondons à l’invitation, quand nous interrogeons le chemin qui nous y con-duit.

Faut-il surveiller les lectures des philosophes ?, interrogeait fort utilement Jacques D’Hondt, dans son Hegel secret[10]. Ce questionnement vaut pour Cabral qui, bien qu’il n’ait pas été un philosophe, a produit un discours inédit dans lequel l’être est défini comme Culture, et non plus Idée comme par Platon, Energéia pour Aristote, Processus de production chez Marx ou Volonté de puissance et Éternel retour du même avec Nietzsche.

La représentation de l’être comme Culture rompt avec toutes les traditions antérieures connues. En cela même sont écartées toutes les définitions ordinaires de la notion de culture qui, nombreuses, n’étaient précisément que des définitions. La Culture n’est plus une définition, mais le ce à partir duquel tout se définit. Ainsi, toutes les ontologies (Idée, Energéia, Processus de production, Volonté de puissance, etc.) deviennent des modes ou des « manifestations culturelles » de la Culture. Ainsi, pour la première fois, la Culture est élevée au plus haut rang de l’existence jusqu’au point où l’un et l’autre s’identifient. Cette conception fut si nouvelle, qu’elle ne fut ni entendue ni écoutée, et par suite pas du tout comprise. Elle aura été l’un des facteurs principaux qui a plongé Cabral dans l’oubli. La mémoire s’accommode bien peu de ce qui n’est pas compris.

Mais d’où vient que Cabral ait pu penser l’être comme Culture ? Quelle en est l’origine, quel en est le commencement et le développement ? La genèse et la formation de cette pensée obligent à une incursion dans ses périodes d’adolescence et de jeunesse au cours desquelles furent forgés les matériaux qui, plus tard, l’y conduiront.

Sous ce rapport, les lectures personnelles de Cabral et les récits mythiques et légendaires qu’il a écoutés ou entendus, depuis son enfance et son adolescence, ne sont pas dénués d’intérêt, pour qui veut comprendre sa pensée et son action ultérieures dans l’histoire universelle. Ils aident à observer le chemin qui le conduira vers ce qui reste son apport majeur. Car, au-delà de la réalité des contextes historiques et politiques, du poids des données anthropologiques et de la solidité des circonstances sociales et économiques qui fixent les grandes phases de l’époque dans laquelle il a vécu et déployé sa praxis, ces lectures et récits constituent de précieuses sources d’information et de documentation qui, parfois, éclairent certaines de ses pensées remarquables, sources sans le secours desquels elles resteraient obscures voire abscondes.

En effet, dans les lectures personnelles, dans l’écoute des récits de légendes ou des sagas d’exploits militaires, il s’est gravé dans sa conscience d’adolescent, de façon anodine ou profonde, des représentations qui, oubliées ou refoulées, ressurgiront bien des années plus tard et tiendront un rôle majeur.

Aussi devons-nous rechercher les sources oubliées, enfouies, cachées ou alors que Cabral lui-même dissimulait à son entourage. Entreprendre cette tâche revient à mettre au jour des liens insoupçonnés entre des représentations, des idées, des idéologies et des faits, dont on n’entrevoit pas l’ombre. Parmi les exploits puniques, ceux d’Hamilcar Barca comptent indéniablement. Parmi les mythes grecs et romains qui ont influencé Cabral, il y a ceux des Hespérides, d’Orphée, d’Héraclès (Hercule), de Minerve, de Cupidon, etc. Et c’est au mouvement hespéritain qu’il doit l’essentiel de ce qu’il sut des exploits puniques et de ces mythes.

Avec la fin de sa période de jeunesse, 1945, Cabral se résoudra à ne plus faire référence directe ou explicite à toute sa culture classique antérieure, pourtant si capitale. Dès lors, tout ce qui la concerne deviendra implicite, latérale et allusive, mais sans être pour autant moins active. Bien au contraire. En effet, si durant sa maturité scientifique marquée par ses études d’agronomie et sa formation marxiste à Lisbonne, il n’en dit plus mot, on voit cette culture classique influer. Excipons d’un exemple pour l’affirmer. En 1937, Amilcar Cabral a treize ans, lorsqu’il rédige son Carnet de Poésie, le plus ancien texte complet connu de lui, dont la seconde partie s’intitule Cuando o Cupido acerta o alvo[11]. Mais qui est Cupidon, sur lequel on ne s’est pas assez interrogé ? Qui est-il, sinon ce fils de Vénus, tireur d’élite et qui, de ses flèches, frappait les victimes de sa mère en leur inoculant la force enchaînante du désir. Or, vingt-sept ans plus tard, en 1960, Cabral s’en souvient et alors qu’il amorce la destruction militaire de l’Empire portugais, invité à participer à une conférence à Tunis, il se choisit un surnom (prénom et surnom) de guerre : Abel Djassi. Ici, le prénom Abel nous intéresse. Et tout d’abord, quelle en est la signification ? En hébreu, écrit J.-L. Beaucarnot, Abel signifie « souffle », c’est-à-dire « homme »[12]. Or, l’on sait que, et les témoignages sont nombreux, dès les années d’études et de militantisme à Lisbonne, mais plus encore pendant la lutte armée, lorsque Cabral arrivait et entrait en un lieu, son charisme en modifiait totalement l’ambiance. Certains n’hésitaient pas à le comparer à un « esprit » ou à un véritable « souffle ». Nous nous ne souvenons bien de cette ascendance quasi naturelle qu’il avait sur son entourage et des récits auxquels elle donna lieu. Est-ce pour consacrer cette ascendance mentale qu’il prit le surnom Abel, le « souffle » ? Mais, une autre étymologie indique que le prénom Abel veut dire le « messager », ce qui, dans ce cas, renvoie à la fonction essentielle de Cupidon.

Abel : « souffle » et « messager » ? Ces deux significations ne sont pas incompatibles et Cabral a pu choisir ce prénom pour cette raison. Mais, par delà tous ces aspects étymologiques, un autre détail pique la curiosité et qui peut être le plus décisif, parce qu’il est susceptible de fonder son choix. En effet, ce prénom offrait à Cabral la possibilité d’établir et de sauvegarder, pour lui-même et en secret, un lien caché avec sa mère. En effet, ne l’oublions pas, dans les textes mosaïques, Abel est le (second) fils d’Adam et Ève. Or, Ève signifie « désir »[13]. Ainsi, par cette étymologie, sommes-nous, de nouveau, renvoyé à Cupidon et Vénus. Cependant, l’information la plus intéressante, ici, consiste dans le fait que la mère d’Amilcar s’appelait Iva, c’est-à-dire Ève. En se faisant appeler Abel, d’évidence, Amilcar rappelait le lien filial à Iva, sa mère. Le fils, devenu héros, demeure toujours un fils pour sa mère. Cabral le rappelle et, en cela, reprend une tradition bien ancrée aux Îles du Cap Vert qui désigne le fils par sa mère, par exemple, Abel di Nha Iva, ou Frank di Nha Pempa[14].

Au total, trois motifs, le premier, mythologique, le second, mosaïque, et le troisième filial, présidèrent au choix en toute conscience du surnom Abel. Il y a, en l’espèce, comme un cumul de signifiants.

Ce faisant, Amilcar conservait les fonctions et les attributs de Cupidon (messager) et de sa mère Vénus (désir), comme si, pour son propre compte, il dupliquait leur relation. En tous les cas, on l’aura aisément compris, Cupidon, Vénus, Abel, Ève et Iva, tous ces prénoms indiquent une constante : l’idée d’un fils, messager de sa mère désir !

La psychanalyse des héros s’ouvre ici un vaste champ d’investigation qui devrait s’étendre, comme nous le ferons plus loin, jusqu’à la relation d’Amilcar à Minerve, déesse de la Raison, des arts aratoires (instruments et techniques agraires) et de la Guerre.

Cupidon et Minerve, ces deux divinités de la mythologie romaine occupent une place centrale dans le développement de Cabral, comme en atteste son Carnet de Poésie. De même, le mythe des Hespérides musiciennes, ces trois sœurs, filles d’Atlas, et habitantes primitives (matriarcat) de l’archipel du Cap Vert. Car, comment comprendre l’intentionnalité d’un des poèmes de maturité d’Amilcar, intitulé Île, « îles endormies », sans le renvoyer au mythe des Hespérides dans lequel les îles-sœurs s’endorment ? Le réveil des îles que Cabral suggère, et dont il se veut l’acteur et l’auteur, reste incompréhensible, sans leur sommeil profond sous-entendu dans le mythe.

En somme, la vie intérieure de Cabral, si importante mais trop longtemps négligée, mérite qu’on lui accorde enfin une attention spéciale. Elle repose sur les matériaux d’une culture classique acquise durant son enfance et son adolescence, et dont il n’hésitait pas à dissimuler les sources.

Or, l’intelligentsia post-hespéritaine et les spécialistes des littératures capverdiennes ont jusqu’ici rejeté les récits, les légendes et mythes égyptiens, grecs et romains, en les qualifiant d’errements, de fables sur lesquels rien de solide ne saurait reposer. C’est ignorer que toutes ces « histoires » ne sont que des sommes de connaissances cristallisées sous forme d’images, poétiques ou fabuleuses, mais qui ne réduisent pas ni ne faussent la réalité des faits racontés, pour peu qu’on tente et parvienne à les expliquer. Alors, et souvent, les faits extraordinaires qui sont rapportés s’avèrent être d’une déconcertante et grande exactitude. Un exemple éloquent. Racontant l’Atlantide, Platon a été le premier à attester de l’existence du continent américain, face aux îles des côtes atlantiques d’Afrique. Et n’en déplaise à Aristote, on peut légitimement se demander d’où Platon a pu tirer une si grande vérité géographique, que nul autre auteur ou aucun texte ne mentionne avant lui, Bible comprise. Platon indique sa source d’information : Critias le jeune, dont le père tient le récit de Solon qui l’a recueilli lors d’un voyage en Égypte. La source première est donc égyptienne. En tout état de cause, le récit repose sur une localisation précise, qui sera confirmée par l’histoire ultérieure des découvertes maritimes.

C’est pourquoi nous devons nous garder de rejeter, sans examen critique, les mythes, les légendes et autres récits. On peut donc affirmer que l’une des tâches essentielles, l’une des prérogatives majeures de la Connaissance est précisément de se les approprier, afin de tenter d’en dégager les contenus (informations) qui sont autant de vérités anciennes et variées, qu’il s’agisse de données géographiques, astronomiques, sociales, anthropologiques et politiques. Hegel dit avec justesse : pour la Raison, il n’y a pas de mystères.

Toutefois, dans le cas de Cabral, outre la mythographie, il faut accorder un réel intérêt à l’onomastique[15] et à l’anthroponomie[16]. Car, si l’attribution du nom et d’un prénom révèle souvent l’orientation spirituelle d’un groupe social ou d’une famille, chez « les » Cabral elle obéit à l’affirmation consciente et organisée d’un véritable pro-jet familial qui se déploie et prend forme sur trois générations successives. En effet, pour quelle raison Pedro Cabral, le grand-père, prénomme-t-il son fils Juvénal, du prénom du redoutable critique romain ? Et pourquoi Juvénal, à son tour, perpétuant un dessein, prénomme-t-il le sien Hamilcar, du nom du célèbre suffète de Carthage ? Pedro, la fondation (chrétienne) de toute maison, Juvénal, le critique (romain) des mœurs et des institutions, Hamilcar, le stratège et le combattant (carthaginois), cette constance dans le choix des prénoms familiaux est-il fortuit ou bien traduit-elle une visée ? D’autant que chacun de ces trois (Pedro, Juvénal et Hamilcar) semble accomplir la force prédestinale de son prénom. Et Amilcar, lui, bien plus complètement encore que son grand-père et son père. Au reste, portant un prénom chargé de signification, il assume et accomplit la destinée du prénom qu’il a reçu. Puisque, en bien des points, sa vie ressemble à celle de l’Hamilcar de Carthage, comme nous le verrons. Pour lors, il suffira de signaler ici que le prénom Hamilcar partage une proximité sémiologique et théologique avec le nom Hercule et le pseudonyme Abel Djassi, celle d’un rapport aux divinités orientales et au mythe des Hespérides.

Mais Amilcar Cabral n’accèdera pas aux mythes et aux légendes, autrement que par les travaux écrits et oraux du mouvement hespéritain, textes et paroles qui se centraient autour de la Sodade. Alors, qu’est-ce que la Sodade ? Elle se laisse définir en tant que Souvenir, à la manière de Hölderlin, et non pas, comme cela a trop longtemps été admis, comme mélancolie ou nostalgie empruntées au Portugal et qui, elles, relèvent de la Mémoire. Car le « Dor », douleur initiale et si typique de la Sodade capverdienne, est antérieur à la Saudade portugaise. En effet, la trace la plus ancienne que nous en ayons est transcrite dans le mythe des trois Hespérides où, frappées de douleur profonde par la mort du dragon Ladon qui gardait le jardin aux pommes d’or, les sœurs se métamorphosèrent en arbres. La douleur de cette mort a structuré leur arboréité. La Saudade portugaise, elle, articule un mal profond. Eduardo Lourenço, qui en est l’un des spécialistes, définit la Saudade comme nostalgie ou mélancolie[17], et ainsi s’inscrit dans la filiation de Rilke qui fait de l’homme le locataire permanent de ce mal : car nous sommes la nostalgie qui s’épanouit[18]. La Sodade, elle, agite une douleur profonde. Le mal est une maladie qui, dans la plupart des cas, a une cause externe et extérieure. La Douleur, elle, est une libre attitude (posture) de la conscience et sa cause est interne et intérieure. Le mal est objectif. La douleur est sub-jective, au sens où elle relève fondamentalement du sujet. Il ne faut donc point confondre douleur et mal, même si les deux peuvent se rencontrer dans une même personne. .

Par ailleurs, le « Dor » de la Sodade est une douleur qui n’est pas celle dont parle le prophète des douleurs[19], Jérémie, cette frappe foudroyante de Dieu qui demeure la plus douloureuse douleur[20], la douleur universelle[21] distincte de la tristesse de Néhémie pleurant Jérusalem, l’éloignement du sol natal[22].

Dans Le Livre des Sodades, nous présentions Jérémie comme le « prophète du Souvenir ». Parce que, en vérité, il déplorait la perte du souvenir de Dieu que traduisent ses lamentations, ses pleurs. Les « jérémiades », mot rebattu, et qui à tort vaut comme une raillerie, sont l’expression d’une désolation face à l’altération profonde du Souvenir.

En tous les cas, le « Dor » dont il s’agit ici s’origine depuis l’expérience douloureuse et tragique des trois Hespérides. Et cette douleur caractéristique de la Sodade, que l’on retrouve dans le répertoire musical hespéritain, est « douleur de la douleur », que l’une Morna au titre évocateur, Dor di nha Dor[23], s’efforce d’exprimer et qu’une autre, Caminho di San Tomé[24] rend de façon si saisissante et si bouleversante. En effet, une mère, qui a son fils expatrié à Sao Tomé, reçoit une lettre lui annonçant sa mort. Sa douleur est alors si dévastatrice qu’elle abolit sa foi chrétienne et la plonge dans une affliction absolue et une impotence définitive. Au fond, comment ne pas y entendre l’écho de la douleur métamorphosante des trois Hespérides ?

C’est un point de vive curiosité et d’étonnement que tous les adversaires du mouvement hespéritain, qui n’ont concentré leurs attaques que sur le mythe, n’aient jamais vu cette dimension essentielle, centrale même du mythe des Hespérides. Au fond, dans ce mythe, ce ne sont pas les pommes d’or qui sont le cœur de la légende, mais bien trois autres éléments : la mort de Ladon tué par Héraclès, le « Dor » qui en résulte et la promesse de souvenir faite aux trois Hespérides par Orphée, dont Gobineau, théoricien des inégalités raciales, affirme qu’il est Noir. Les adversaires des Hespéritains n’ont pas lu et donc pas étudié, comme ils auraient dû le faire, le mythe des Hespérides qui est le texte fondateur des Hespéritains. La Bruyère le dit fort admirablement : il faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu’on a lu, et ni plus ni moins que ce qu’on a lu[25]. En laissant échapper l’intrigue et la structure fondamentale du mythe, Mort-Douleur-Souvenir, les anti-hespéritains ne purent jamais méditer et ne peuvent toujours pas penser la Sodade.

Si nous voulons méditer la Sodade, nous devons penser le Souvenir. Pour ce faire, signalons que l’antériorité et la primauté du Souvenir sur la Mémoire prévalait jusqu’à Platon et Jésus-Christ. Ce sont le récit de l’Atlantide et le passage de l’Ancien au Nouveau Testament qui marqueront le grand oubli et la dévaluation du Souvenir. Comment ?

Commençons par considérer les Écritures, en notant deux points capitaux. Tout d’abord, dans l’Ancien Testament, le Souvenir est au fondement de la psychologie de Yahvé Sabaot et, en cela même, détermine et commande à la Mémoire. Jérémie, plus que tout autre, insiste sur cette double fonction du Souvenir. La prépotence et la prééminence du Souvenir sur la Mémoire, Jérémie l’affirme, au détour d’une mise en garde à l’adresse des Israélites lorsque ceux-ci rendirent un culte aux dieux étrangers : Yahvé s’en est souvenu, clame-t-il, et tout lui est revenu à la mémoire[26]. Il ressort de cette parole que le Souvenir est, chez Yahvé Sabaot, à la base de la Mémoire et la précède dans le processus d’auto-prise de conscience divine. Ensuite, fait essentiel, le rapport ontologique à Dieu s’établit et se construit sur le Souvenir, comme le précise Tobie aux Juifs : demandez à vos enfants […] de se souvenir de Dieu[27] ; tandis que dans les prédications de Baruch, la Mémoire et les activités mémorielles déterminent plutôt les faits ontiques, historiques ou sociaux : faites mémoire de l’exil[28]. Mais, bien plus remarquable encore, de façon lumineuse, Jérémie sépare la fonction du Souvenir réservée à Dieu et celle de la Mémoire dévolue aux hommes : Souvenez-vous de Yahvé, s’écrie-t-il avant l’exil pour Babylone, dans ces terres lointaines, et que Jérusalem revienne à votre mémoire[29].

Le renversement a lieu dans le Nouveau Testament, avec la parole fondatrice de la Cène, faites ceci en mémoire de moi, qui conduira à l’abandon du Souvenir, au profit de la Mémoire. Ce tournant théologique viendra consolider et renforcer le même type de mutation qui eut lieu, deux siècles plus tôt, dans l’histoire de la Philosophie, lorsque Platon cherchant à prouver le Souvenir bâtira la Mémoire.

En effet, Platon est le premier, parmi les grands penseurs, qui ait éprouvé la nécessité et vu l’utilité philosophique de conférer au Souvenir, à l’Anamnêsis, une forme (eîdos) claire. Son projet restera pourtant inachevé, pour deux raisons principales. La première est que, au moment même où il annonce prendre en vue le Souvenir, il opère et institue, à son propre insu, non seulement un clivage décisif entre Mémoire et Souvenir, mais aussi et surtout accorde une primité décisive à la première, au détriment de la seconde. Ce faisant, que n’a-t-il a fixé et figé le rapport entre Mémoire et Souvenir, qui, depuis cette période, « va de soi » et fonctionne telle une évidence, en philosophie comme en théologie ou en psychologie. La seconde raison est que, dans le même mouvement, il a introduit une profonde confusion et un formidable malentendu entre ces deux fonctions de l’esprit ou de l’âme, quiproquo (littéralement : prendre un qui pour un quoi) duquel nous ne sommes pas encore sortis. Car, là où Platon croit parler du Souvenir, il disserte, en fait, sur la Mémoire et l’organise. C’est encore à tort qu’il assimile la remémoration au ressouvenir, et qu’il amalgame si facilement Mémoire et Souvenir. La langue française reste dans le sillage de Platon et redit avec fidélité l’exact fond de sa pensée, en conservant la trace de cette ambiguïté originelle, notamment lorsqu’elle définit l’anamnésie comme « rétablissement de la Mémoire ».

Nous verrons plus loin ce double mouvement, philosophico-théologique, lorsque nous définirons plus exactement ce qu’est le Souvenir.

Pour lors, revenons aux Hespéritains. Accordons-leur l’immense mérite d’avoir amorcé la formalisation de la Sodade, du Souvenir. Mais, pour cela, il est regrettable qu’il ne s’en soient tenus qu’à ce que l’on pouvait appendre de plus simple chez Platon : un résumé déformant du récit de l’Atlantide, leur référence principale, et la Maïeutique (accouchement des idées innées), doctrine de la Mémoire appelée Réminiscence et dont ils ne parlent quasiment pas, mais sur lequel repose leur doctrine et qui les autorisait à justifier et réactiver la Sodade. En somme, si le fond de la doctrine hespéritaine est de facture platonicienne, la forme qu’ils en ont conçue a consisté à poser la Sodade comme « sentiment » ou « état d’âme », et non comme fonction ou structure anthropologique.

Bref, en laissant à l’état d’impensé toute la Maïeutique de Platon, ils furent nécessairement conduits à reprendre, de façon incomplète et inappropriée, le récit de l’Atlantide. C’est pourquoi les Hespéritains sont « coincés » entre Mémoire et Souvenir, et qu’ils prennent encore la première pour le second. On comprend mieux alors que, chez eux, la Sodade soit encore confondue avec la Saudade portugaise. Ce large amalgame épistémologique aboutira à une autre confusion tout à fait prodigieuse et curieuse, celle du récit de l’Atlantide et du mythe des Hespérides.

Ainsi, la Sodade hespéritaine n’est pas encore le Souvenir en tant que tel. Car cette Sodade-là n’est pas consciente d’elle-même comme Souvenir, mais ne se perçoit elle-même et ne s’affirme que sous la forme d’une représentation affective, sentimentale, passionnelle ou émotionnelle et qui, remémorante, repose sur une double substruction, dont les deux parties sont enchevêtrées et constitue un écheveau. La première substruction, la plus profondément enfouie et qui est quasi inconsciente, consiste en la confusion cognitive Mémoire/Souvenir. Elle relève de la psychologie de la connaissance. La seconde, préconsciente, réside dans la confusion Atlantide/Hespérides. Elle appartient au champ de l’historiographie. La Sodade hespéritaine, pourrait-on dire, est comme un nattage : Mémoire-Souvenir-Atlantide-Hespérides.

Cette structure ou ce séquençage offre des possibilités infinies de combinaisons. Et, si le fond doctrinal est commun, chaque Hespéritain se distingue d’un autre, par l’agencement des parties (séquences) qu’il organise et conçoit. Pedro Cardoso, par exemple, privilégie la variation suivante : Souvenir-Hespérides-Atlantide. En effet, dans Hesperidas, s’il suscite le Souvenir (« Les légendes racontent… »), sa référence à l’Atlantide (« qu’au fond de la mer se trouvaient ») est implicite et celle relative aux Hespérides (« Se trouvaient les Hespérides / Et le fameux verger ») tout à fait explicite. José Lopes da Silva exposera une autre combinaison : Mémoire-Atlantide-Hespérides. Il y a donc des tendances diverses, au sein du mouvement hespéritain qui n’est pas un bloc monolithique.

La déconstruction de la pensée hespéritaine à laquelle nous procédons n’a jamais été faite. Elle a lieu, ici, pour la première fois. Cette mise au clair permet de caractériser le mouvement hespéritain.

En tous les cas, c’est à Platon (il est vrai un Platon fort mal assimilé) qu’ils doivent d’avoir appris et introduit, dans la sphère intellectuelle capverdienne dominée par la Poésie, la distinction cognitive entre des catégories de la Métaphysique : « matière et esprit »,  « contenu et forme », « concret et abstrait », « objet et conscience », « être et non-être », « extérieur et intérieur », « antériorité et postériorité », etc., distinction qui est l’une des bases de la pensée en général. C’est la distinction fondamentale dont se servira Cabral pour établir la différence entre la « Culture », une synthèse dynamique au niveau de la conscience, d’avec les manifestations culturelles qui sont les formes par lesquelles cette synthèse est exprimée. On le voit bien, dans cette définition, Cabral dépasse une telle distinction métaphysique en même temps qu’il la pose, puisque les formes ne sont pas opposées au fond, mais à la Culture appréhendée comme l’Être même. La Culture, pourrait-on ainsi dire, est la forme de toutes les formes, elle a pour « contenu » des formes, rien d’autre, autrement dit elle est le mouvement de l’Être lui-même.

Avec les Hespéritains débute une pensée autonome, laïque, véritablement affranchie de la tutelle ecclésiale, et qui s’appuyait néanmoins sur ces catégories et ces distinctions scolastiques jusque-là enseignées par la théologie catholique. L’apport des Hespéritains est de les rendre opératoires, fonctionnelles, en les faisant sortir des séminaires et des instituts de théologie, afin de fermenter et d’organiser l’espace public. En cela, les Hespéritains sont à la base du processus de consolidation définitive de l’opinion publique capverdienne.

Récapitulons. Les Hespéritains puiseront deux données capitales chez Platon. D’une part,  une doctrine, en l’occurrence celle de la Réminiscence ou Maïeutique (technique du souvenir mutée en Mémoire), et qui devient leur forme (mode) de penser. D’autre part, un modèle sociétal, celui décrit dans le récit de l’Atlantide. Mais c’est Homère et ses successeurs qui procureront aux Hespéritains leur contenu de conscience, un contenu ou plus exactement une représentation qui n’est que leur texte fondateur : le mythe des Hespérides. Les Grecs anciens et ceux de l’époque classique, ou si l’on veut, la poésie et la philosophie, sont au cœur du phénomène hespéritain.

 

Sous ce rapport, deux reproches essentiels doivent être adressés aux Hespéritains. En premier lieu, celui d’avoir indûment confondu le mythe des Hespérides et le récit de l’Atlantide. Cet amalgame se retrouve à l’état brut chez José Lopes qui, dans son poème Hesperitanas[30], d’une part, confond Atlas et Atlantide, et, d’autre part, présente les Hespérides, non pas comme les filles d’Atlas, mais plutôt comme celles de l’Atlantide : Avez-vous vu, frères capverdiens / Que nos belles îles aimées / Racontent les histoires d’une époque très reculée / De l’Atlantide dont elles sont les filles. Sans doute cette erreur et la confusion qui en résulte trouvent-elle leur source dans le fait que les Hespérides composent avec leurs autres sœurs, les célèbres Hyades et Pléiades, le groupe appelé les Atlantides. José Lopes da Silva commet une méprise sémiologique (morphologique) entre les Atlantides, filles d’Atlas, avec l’Atlantide. En tous les cas, les Hespérides ne sont pas filles de l’Atlantide.

Cependant, José Lopes da Silva n’est pas seul à commettre cette erreur, qui est générale et même inhérente au mouvement hespéritain. En effet, Pedro Cardoso, une autre célèbre figure, affirme, dans Hesperidas[31], son poème : Les légendes anciennes racontent / Qu’au fin fond de la mer / Se trouvaient les Hespérides / Et le fameux verger. Il appert que, pour lui, ce n’est plus l’Atlantide qui est engloutie, selon ce qu’en dit Platon dans son récit, mais plutôt les Hespérides.

Il saute aux yeux que ces éminents représentants de ce mouvement ont fusionné deux sources, le mythe des Hespérides et le récit de l’Atlantide, pourtant si différents. Par suite, leur conception fondamentale repose sur une extraordinaire méprise et une nette incompréhension. Cette méprise est donc constitutive du mouvement poétique hespéritain. Sans ce fourvoiement, celui-ci n’existe pas. Il lui est nécessaire.

En second lieu, le reproche de ne pas avoir étudié en profondeur la pensée de Platon. Il en est résulté un véritable malentendu qui, de nos jours, persiste aux Îles du Cap Vert. En effet, sur la première confusion entre mythe des Hespérides et récit de l’Atlantide est venue se greffer une déficience cognitive de la philosophie de Platon.

Toujours est-il que la principale source de documentation des Hespéritains n’a pas pu être Les Lusiades de Camões, dans lequel une telle confusion ne se retrouve pas. Sans doute tiennent-ils leur information d’une tradition orale mal maîtrisée ou de comptes rendus approximatifs voire d’une connaissance par des ouï-dire déformants. Cette lacune explique qu’ils ne se soient pas rendu compte que le récit de l’Atlantide et le mythe des Hespérides donnent des informations contradictoires sur le peuplement du Cap Vert. En effet, si dans le mythe des Hespérides, Orphée précise de façon claire que l’île où ses compagnons et lui débarquent sont des déserts, autrement dit une étendue sans habitants, Platon, tout à l’opposé, dénombre dans le récit de l’Atlantide une masse démographique importante. De forte évidence, les deux textes évoquent des époques distinctes. Nous pouvons nous risquer à dire que le mythe est antérieur au récit.

Mais les raisons qui ont conduit à l’éviction du mouvement hespéritain ne reposaient pas sur ces erreurs, confusions, lacunes et insuffisances manifestes, qui, du reste, auraient pu être corrigées ou rectifiées. Le mouvement Claridade (Clarté) et les marxisants qui l’évincèrent et lui succédèrent le firent au nom de motifs et d’arguments « réalistes ». L’une des conséquences de la défaite littéraire des Hespéritains a été de maintenir la Sodade au stade de sentiment ou d’état d’âme.

Par-delà ces connaissances mal acquises, c’est la distinction métaphysique introduite par les Hespéritains qui importe ; car c’est elle que Cabral approfondira de façon significative jusqu’à parfaire la Sodade, en faisant d’elle un véritable objet du penser et de l’agir.

Cabral accomplira cette avancée en refondant totalement l’idée et la notion de Culture qui, pour la première fois dans l’histoire universelle des idées, sera identifiée à l’être. Culture : Être. Dans cette approche, en tant que figure, la Culture déploie trois volets. En premier lieu, le Souvenir ou la Sodade (Homère, Orphée et Platon contre l’oubli) qui devient la dimension théorique et spirituelle, alors que, jusqu’à lui, la Sodade n’était qu’un affect, un pathos, un « état affectif complexe » qui a surgi comme une asymptote du lointain et du proche[32]. En effet, la Sodade qui, chez les principaux Hespéritains (Eugénio Tavares, Pedro Monteiro Cardoso et José Lopes da Silva) représentants de l’aile modérée (centriste) du mouvement, la Sodade disons-nous qui n’était qu’un sentiment ou un pathos, est désormais reconstruite théoriquement par la conscience qui se souvient d’elle-même (prise de conscience de soi) et s’affirme comme jardin enchanté ou paradis perdu, mais cette fois en tant qu’identité ou personnalité qui devient Souvenir, Sous-venir ou Sub-venir, qui porte tout et duquel tout renaît. Dès lors, le jardin n’est plus chanté mais peut effectivement renaître. Cabral est celui qui transforme la Sodade en Souvenir. C’est le sens réel et la signification profonde des strophes 2 et 3 de Regresso[33], « Retour » ou « Renouvellement », ode consacrée au retour de l’amicale et bienfaitrice pluie, qui redonne vie et régénère l’île entière comparée à un jardin qui reverdit[34]. Cabral reprend donc le vieux thème hespéritain du « jardin », celui des Hespérides, en relation évidente avec la sécheresse et la famine (mythe de Déméter - Perséphone) qui ne sont évoquées que de manière indirecte et par suggestion poétique. Au reste, le lecteur l’aura compris, la pluie fécondante et la tempête bienfaitrice sont ici les métaphores (des états) de la conscience en acte qui réveillera l’archipel endormie, anhydre et asséchée.

Il convient de noter que le thème et l’image du jardin ne sont pas neutres, en politique. Ils renvoient aux idées de territoire et d’identité nationale, comme l’a si bien mis en évidence Colette Beaune à propos de la France. Au début du XIVe siècle, « Le jardin de France »[35], c’est l’image de la nation formée (ou en formation) et le thème du territoire (stabilisé), dont l’auteur suit les variations historiques. Colette Beaune montre comment, pour le pouvoir royal, le jardin est en rapport avec la productivité des sols français, tantôt desséchés, tantôt fleurissantes, selon la grâce divine. Puis, un siècle plus tard, écrit-elle, vient la laïcisation de l’image : Au XVe siècle, ce jardin de France, jusque-là idéal et rarement situé dans le temps et l’espace, se laïcise [et…] le roi en devient l’agriculteur[36], qui agit dans le même sens que le bon pasteur[37]. Et à l’image du « jardin de France » s’ajoute une autre, celle de « l’arbre de France »[38], qui met l’accent sur le reverdissement du pays.

Il n’y a pas grand-peine à voir que les deux images, celle du « jardin de France », pour la France, et celle du « Jardin des Hespérides », pour le Cap Vert, assurent les mêmes fonctions politiques et idéologiques. Aussi, prend-elle forme chez les Hespéritains capverdiens comme le signe même d’affirmation d’une conscience nationale autonome et la marque d’une délimitation de l’archipel comme territoire. C’est cet apport substantiel que reprendra Cabral dans Regresso, poème majeur.

C’est pourquoi, bien loin de rejeter les piques, tous les lieux communs et les mesquineries intellectuelles de Jean Copans, qui compare Cabral à un bon pasteur [39], nous devons les accueillir avec faveur, comme autant de lacunes d’un instruit dont les propos sont dénués de sens et lui échappent. Il n’est pas aisé pour des instruits qui, n’étant pas cultivés, veulent cependant penser. Ainsi, lorsqu’ils s’adonnent à cet exercice, comment ne produiraient-ils pas du médiocre ? En tous les cas, si dans sa comparaison, Jean Copans raille Cabral, il se garde de préciser que sa démarche relève d’une tradition urbaine qui aime à ridiculiser les bergers et dont Braudel, par exemple, a rappelé la trame en Europe et en France[40]. Jean Copans, professeur de son État, a cru habile de moquer Cabral, en mobilisant une image théologique qu’il croit simple et d’usage facile. Or, à l’évidence, il ne sait pas ce qu’est un « pasteur », dans les Écritures et dans la science de l’État. Bossuet peut encore l’en instruire. Relisons-le : Paître dans la langue sainte, écrit l’Aigle de Meaux, c’est gouverner, et le nom de pasteur signifie le prince ; tant ces choses sont unies […] Ce n’est donc pas seulement Homère qui appelle les princes pasteurs des peuples ; c’est le Saint-Esprit[41]. Platon, également, dans sa République, établit le même lien entre le pasteur et le prince. Homère et Platon, la relation n’est pas spécifiquement théologique, mais plutôt politique. Et la réduire à la théologie chrétienne, c’est se méprendre lourdement.

Mais un autre fait historique, dramatique celui-là, la plus haute tragédie capverdienne sous domination coloniale portugaise, vient conforter l’idée du bon pasteur. C’est le cycle de famines qui, du            dernier quart du 18ème siècle jusqu’au milieu du 20ème siècle, dévastera l’archipel du Cap Vert, anéantissant de manière chronique sa population et modifiant ostensiblement ses courbes démographiques. La famine élevait les taux de mortalité à un niveau à peine imaginable, et même pas comparable aux morts dues aux grandes pestes et famines européennes. Revoyons, avec affliction, l’hécatombe. Alors que, en 1730, l’archipel compte 38.000 habitants, la famine de 1773 - 1776 fait 22.000 morts. Deux tiers des insulaires sont emportés par la mort et ne subsiste qu’un petit nombre. La natalité est relancée et avec un solde migratoire positif, la population repassera, quarante ans plus tard, en 1810, à 51.480 habitants. Mais, de nouveau, de 1831 à 1833, la famine causera 30.000 décès. Quel spectacle de désolation ! Près de trente après cet immense désastre survint une nouvelle catastrophe, avec la famine de 1863 - 1866, qui fait 30.000 morts. Vingt ans plus tard, la famine de 1897 - 1899 provoque encore d’immenses malheurs. Tout comme la famine de 1903 - 1905. Amilcar Cabral naît à Bafata (Guinée-Bissau), en septembre 1924, alors que s’achève la famine de 1922 - 1924 au Cap Vert. Il est né, en pays frère, en pleine famine capverdienne. Amilcar Cabral est le fils son temps. Toute sa vie, il s’en souviendra. Huit années plus tard, en 1932, avec ses parents, il arrive au Cap Vert. Deux années passent, lorsqu’éclate, en 1934, le 4 juin, la fameuse marche de révolte contre la Faim menée par le célèbre capitaine Ambrosio, à Mindelo (île de Sao Vicente), officier courageux, surnommé Capitaine de la faim, qui réclame du pain pour tous. Le retentissement de ce soulèvement spontané est immense. La famine ne cesse point ses vieux ravages. En 1940, l’archipel du Cap Vert dénombre 181.286 habitants. La famine frappe, une fois de plus, accentue ses effets et, en deux ans, entre 1947 et 1948, elle culmine pour faire 30.000 morts. Ainsi, le Cap Vert, l’antique jardin des pommes d’or, où Orphée et les Argonautes vinrent se ravitailler, comme le fera plus tard Camões, subit deux siècles continus d’un cycle de famines dévastateur. L’archipel se forge une âme, dans la mort chronique, la faim et l’exil. Le Souvenir devient le facteur déterminant de l’existence.

On ne comprend rien à Cabral, Monsieur Copans, si l’on ne sait pas l’histoire coloniale de cette famine et de la mort. Nous disons bien famine coloniale, c’est-à-dire politique et pas du tout climatique. On ne saisit presque rien de Cabral, si l’on ne souvient pas, ou si l’on n’a pas en mémoire cette dévastation, ce spectacle terrible, où la faim et la Famine, dont les Grecs de l’Attique ont fait des représentations hideuses, furent les deux maîtresses de l’existence, et qui, dans son dernier assaut et sursaut de 1947 - 1948, tua un tiers des Capverdiens et contraignit un second tiers à l’exil. Et c’est pour sortir de ce long Enfer que le peuple capverdien a littéralement inventé et créé Cabral. Celui-ci n’est pas tombé du Ciel. Cabral n’avait pas seulement une connaissance avérée de l’histoire concrète, mais aussi et surtout un remarquable sens de l’histoire universelle. C’est pourquoi, peuvent être reprises ici deux fortes expressions de René Char qui lui conviennent si bien. En effet, il sera le poing du temps, ou encore le vent à tête de méduse qui balaiera l’Empire colonial portugais jusque dans ses substructions. Ainsi, alors que la plupart des jeunes étudiants noirs de son temps s’engageaient dans des études de Lettres, de médecine, etc., c’est au cœur de la Famine de 1947 qu’il décida, quelle juste intuition, de devenir Agronome. Les mythes hespéritains de Minerve (arts aratoires) et de Déméter-Perséphone (famine) l’y avait préparé, dès son adolescence. Ne vous moquez donc pas, Monsieur Copans, du bon pasteur. Et Cabral a été plus qu’un mythe. Il fut une grande nécessité historique. Et c’est un spectacle prodigieux, que de voir un jeune homme convenir d’éradiquer la Famine, par la science agricole et l’émancipation politique. Jamais, mis à part dans les mythes, un homme n’avait résolu d’éradiquer par la science et la praxis un tel fléau. Bossuet[42] a imaginé l’aumône, pour répondre au désastre de la famine de 1662, quand Louis XIV ne sut pas correctement répondre à ce que les historiens ont appelé la crise de l’avènement, cette terrible famine de 1662 qui coïncidait avec son avènement au pouvoir.

Au reste, si vous compreniez bien la résonance de certains mots décisifs de la langue française, sans doute ne seriez-vous pas tombé dans la facilité qui consiste à rire de tout, même des faits et des choses dont vous ignorez l’existence et les causes profondes. En effet, les langues indo-européennes montrent comment sont intimement liées la fonction de pasteur et la nécessité de (se) nourrir. Prêtons oreille à Louis-Jean Calvet : À mi-chemin entre l’idée de protection et celle de nourriture, écrit-il, nous avons à partir du latin pascere, tous les mots qui tournent autour de la notion de paître, « mener le troupeau au pâturage », et de « surveiller », ce qui est bien sûr la fonction du pâtre. Dans cette série apparaissent le pâturage (esp. pasto, it. pascolo), le pâtre, c’est-à-dire le berger (esp. pastor, it. pastore), et, à partir de repaître, le mot repas, qui nous mène directement à la nourriture[43]. Alors, de qui doit-on sourire, de Cabral ou de Copans ? Réponse évidente : de Copans ! Et elle nous autorise même à risquer la quatrième hypothèse qui aurait pu amener Cabral à choisir le prénom de guerre Abel, figure première du pasteur. En effet, en son for intérieur, Cabral a pu se voir et se concevoir comme un gardien de troupeau, un pasteur, un pâtre, qui mène son peuple à paître, repaître, non seulement parce qu’il conduisait le processus révolutionnaire, mais aussi parce que, brillant et remarquable agronome, il entrevoyait l’radication de la faim, ce que ses successeurs capverdiens parviendront à réaliser.

Au total, Jean Copans ne croyait pas si bien dire. Et, qu’il en soit ainsi, mieux vaut être bon pasteur que mauvais berger, dont Bossuet a élaboré un exact descriptif[44]. Ou, pire encore, être le rédacteur d’un texte qui ne sent que l’huile et la lampe, selon la formule chère à Sainte-Beuve. Il n’y a nulle gêne à ce que Cabral soit perçu comme roi agriculteur et bon pasteur. Ou si l’on veut, pour user de termes républicains, ingénieur agronome et leader d’une révolution nationale qui ébranlera la colonisation. Trop de chercheurs n’ont pas l’expérience du monde, bien qu’ils eussent parcouru maints arpents de terre. Et ils sont d’autant plus prompts à critiquer l’agir des acteurs historiques que leur cabinet de travail ou leur chaire suffisent à leur entreprise. Mais n’est pas pâtre qui veut ! Toutes les « basses attaques » contre Cabral n’ont jamais été à hauteur du savoir. Ainsi, plus que tout autre, Robert Buijtenhuijs se drape-t-il dans de fallacieuses circonvolutions sur la neutralité épistémologique[45]. Lorsqu’on recherche des modèles de neutralité dans l’analyse des faits, on mieux avisé de lire Hannah Arendt, qui enseigne comment Homère et Thucydide furent et apprennent encore à être neutres.

Somme toute, si entre les fadaises de ‘’Tia Clara Claridosa’’[46], d’une part, les facéties de Jean Copans et la belle âme de Robert Buijtenhuijs, d’autre part, la différence est d’apparence académique, en vérité, sur le fond la doctrine est la même : jeter du discrédit, vaille que vaille, sur Cabral. L’écart entre ces écrits n’est que celui entre l’insulte et l’ignorance académique. Cabral agissait, avec bonté ou humanité. Et alors ! Voulait-on qu’il fut cruel ? Quand on est cultivé, on ne peut l’être. La bonté[47] est même une disposition, pour qui doit gouverner. Elle n’est pas une mollesse. Il faut de la volonté et de la connaissance, pour l’appliquer. Au reste, le bon pasteur, selon Bossuet, abhorre le sang. Il le dit dans la Proposition IXe, Un prince épargne le sang humain[48], et la Proposition Xe, Un bon prince déteste les actions sanguinaires[49]. Cabral, dans la filiation de Polybe et d’autres humanistes et penseurs chrétiens, fit une guerre qui ne répandit que peu de sang, mais aux effets profonds. Sa Guerre fut l’extension armée de la Culture.

Après cette digression, venons-en au deuxième volet de la Culture : l’Agronomie, qui est d’ordre matériel, concret, pratique, et doit revivifier la terre et féconder les sols pour résorber la Famine (Minerve, Déméter-Perséphone contre Hadès) et la malnutrition.

Le troisième volet est la Guerre, volet actif, sensible, empirique, celui du désir, qui affirme l’identité collective (Hamilcar, Cupidon et Minerve contre Salazar).

La Culture n’est donc pas une grande abstraction. Elle est l’agir même, en ce qu’elle garde d’authentique : tirer son autorité de soi-même. Aussi l’essence de l’agir ne consiste pas seulement dans l’action de transformation du monde (Marx) ou dans le dévoilement (Heidegger), pas non plus dans la libération (Hegel) ni dans l’augmentation (Hanna Arendt), mais dans le don qui est à soi-même sa propre finalité. Toute la vie de Cabral en témoigne. Comme Chateaubriand, il a voulu militer sous la règle de culture. Cabral a renoncé à tous les avantages sociaux liés à son statut professionnel, allant jusqu’à ce qu’il a si justement qualifié de « suicide de classe », rôle politique et mission historique dévolus à la petite-bourgeoisie africaine. Il est la figure du héros ou du grand homme hégélien qui se signale par le renoncement à tout, dans le seul but de créer une sphère publique nouvelle. La figure du héros ne peut ni même ne doit se laisser confondre avec celle du téméraire, comme l’indique Hanna Arendt. Car, ajouterons-nous, le téméraire, lui, n’a pas de pro-jet ni ne fait de fondation. Il affronte, sans plus. L’agon (ο αγώνας), le combat a pour finalité le combat lui-même, hors de toute perspective éthique. C’est un Zékinan[50]. Le héros, lui, fonde et pro-jette sa fondation. Son attention est volontaire et intelligente. Ce qu’il fonde, il le bâtit en pro-jet décliné en programme. Toute sa vie, sa mort comprise, est concentrée et tend vers cet unique objectif. C’est pourquoi, repensant Cicéron, Hegel dira Jamais rien de grand dans le monde ne s’est accompli sans passion. La passion, cette concentration absolue de la volonté sur un seul projet posé comme finalité, portait Cupidon et Hamilcar Barca. Le premier n’avait qu’une visée, l’épandage du désir. Le second, vaincre Rome. Pour cela, ils ont tout donné.

La Bruyère, mieux que les meilleurs philosophes, a précisé l’essence de l’agir : Donner, écrit-il, c’est agir : ce n’est pas souffrir de ses bienfaits, ni céder à l’importunité ou à la nécessité de ceux qui nous demandent [51]. Cabral n’aura rien fait d’autre de sa vie, lui qui était promis à tous les conforts et les succès octroyés par le système colonial portugais. Il a voulu détruire, en sa racine même, l’Empire, et ce en le frappant dans ses fondements. Pour ce faire, il dut concevoir et placer la Culture au centre de tout. Et il le fit.

Avec la Culture, nous sommes donc au cœur de la pensée de Cabral, de sa contribution majeure, ce-par-quoi il se distingue de tous. Culture = Être : Souvenir - Agronomie - Guerre. Telle est la structure fondamentale de la biographie de Cabral.

On pourrait nous objecter que Cabral n’a jamais explicitement dit ce que nous affirmons. Certes ! Mais Jésus-Christ lui-même n’a jamais utilisé le mot Trinité, qui est la notion centrale du christianisme. Il en a énoncé l’idée et la représentation, mais pas le concept. En réalité, c’est à la philosophie, au Néoplatonisme et plus exactement à Proclus[52], que la scolastique (théologie chrétienne des Pères et des Docteurs de l’Église) a emprunté la notion et le concept de Trinité. Il en va de même, avec Cabral qui a médité la notion et la portée pratique de la Culture, sans en établir le concept. Mais, l’eut-il pu ? Non. Car le concept est un instrument de la philosophie qui se forge sur la Mémoire, tandis que Cabral médite la Culture à partir du Souvenir.

 

L’objectif de ce travail est de restituer la pertinence de l’école poétique hespéritaine, trop vite écartée par les partisans et les exégètes du second mouvement littéraire capverdien, Claridade. Il s’agit de montrer comment le jeune Cabral, sous l’impulsion de son père, s’est formé à l’école hespéritaine à un moment capital de son développement. Mais, fait remarquable, il ne s’est pas seulement contenté de s’inscrire de manière passive dans le mouvement hespéritain. À l’intérieur, il a su créer et a affiché, en toute autonomie, un nouveau courant de pensée. C’est le sens et la signification de son Carnet de Poésie, dans lequel, pour reprendre la formule d’Albert le Grand, sous le vêtement des vers[53], l’adolescent compose et déclame un mode de pensée qui peut être qualifié d’hespéritanisme de gauche, en rupture nette avec la ligne principale, dominante et officielle du mouvement. Jusqu’ici, cette dimension n’a pas été remarquée et est passée inaperçue. Mais sans elle, nul ne peut comprendre comment et pourquoi, à Lisbonne, puis pendant la Guerre, Cabral passera à la réinterprétation de la pensée de Marx et d’Engels, sous l’angle de la Culture. Ainsi, il est de gauche, bien avant son arrivée et son séjour estudiantin au Portugal.

Toujours est-il que, à treize ans, Cabral a déjà repris et fusionné certains aspects de deux traditions jusque-là séparées : le caractère militaire et guerrier de la civilisation de l’Atlantide et des guerres puniques, dont la première a été conduite par Hamilcar Barca, suffète de Carthage. Sous ce rapport, il accomplit le mouvement hespéritain, en le portant dans ses extrêmes possibilités, à la fois doctrinales, théoriques et politiques. Il conservera l’essentiel de cet acquis et, plus tard, en fera des éléments d’une force révolutionnaire. Sa culture classique, dont l’essentiel fut acquise durant son enfance et son adolescence, sera le point d’appui duquel il s’élèvera vers le marxisme de jeunesse, dont il assouplira la doctrine, en élaborant une conception inédite de la Culture. Yves Bénot disait de Cabral qu’il était l’un des premiers leaders marxistes sortis du stalinisme. En effet, mais parce qu’il n’y était jamais entré.

Ce travail, tout entier sorti d’un effort d’éclaircissement, reprend le modèle du Hegel secret de Jacques D’Hondt, qui fut un ami, pour l’appliquer aux recherches sur Cabral. Il réhabilite les Hespéritains, en mettant en lumière leur doctrine et leur influence sur Cabral, notamment sa vie intérieure et intellectuelle. Il propose de jeter des lumières sur ce que Sodade veut dire.

Ce livre aurait atteint son but, s’il permettait aux lecteurs éventuels de s’intéresser à l’une des figures intellectuelles et politiques les plus marquantes et parmi les plus brillantes du 20ème siècle, mais dont la pensée reste encore étonnamment méconnue. Un grand homme qui, prenant l’exacte mesure de son temps, sut dire de lui-même : Je suis un simple africain qui a voulu vivre son époque et payer sa dette à l’égard de son peuple. Payer des dettes, lorsqu’on n’est responsable d’aucun emprunt ? C’est cela la grande énigme de l’éthique. Nous pouvons alors inverser la formule de La Bruyère et dire : Agir, c’est donner !

Pour achever cette Introduction, nous voulons saluer le souvenir de Mario de Andrade, l’ami fidèle d’Amilcar. Nos échanges rue des Écoles, à Paris, n’ont pas été inutiles. Il aimait tant à expliquer l’intelligence et le charisme de son ami de jeunesse et de combat. Cette appréciation était répandue dans les milieux divers. Fidel Castro, par exemple, le présentait volontiers comme son « ami préféré », quand Léopold Sédar Senghor disait de lui qu’il était l’un des rares dirigeants avec lequel il pouvait discuter d’égal à égal, en matière de culture. Aussi, comment ne pas voir dans Élégie à Carthage, que Senghor dédia à Habib Bourguiba, un clin d’œil à son « grand ami » Amilcar Cabral, lorsqu’il évoque le serment d’Hamilcar ? Car, on l’oublie souvent, Amilcar Cabral fit un célèbre serment[54] sur le sens de sa vie et de son combat pour la liberté. Nous l’avons vu subjuguer Félix Houphouët-Boigny, en faire un indéfectible allié. François Mitterrand également n’a pas tari d’éloges, avec des formules qu’il savait si bien élaborer. Et, au Portugal, les principaux capitaines du Mouvement des Forces Armées (MFA), notamment Otelo Saraiva de Carvalho, qui renversèrent la vieille dictature, « L’État Nouveau » de la deuxième République de Salazar, l’ont couvert de gloire, en rappelant tout ce qu’ils lui devaient ; lui qui sut si bien mener une « guerre humaniste », celle du type que réclamait le grand Polybe, une guerre à propos de laquelle Gérard Chaliand dira qu’elle fut la plus juste et la plus rationnelle du 20ème siècle.

Le leadership de Cabral fut si prégnant, sa biographie résumait si bien l’époque, que les leaders indépendantistes noirs lusophones furent rangés sous le terme Génération Cabral.

Ô Mario, comment ne pas continuer Cabral ? Il reste, en effet, de tous, le seul africain qui, par son agir, ait fait s’effondrer un empire colonial et, de facto, ouvert le Portugal à la modernité et à l’Europe. Amilcar Cabral est né le 12 septembre 1924, quand la première République portugaise (traversée par une instabilité gouvernementale chronique) entrait déjà en déclin pour se clore par le coup d’état militaire du 28 mai 1926. Il meurt le 20 janvier 1973, après avoir grandement contribué à la formation et à la naissance de la troisième République portugaise, proclamée par la Révolution des Œillets, le 25 avril 1974. La Culture fut l’arme de force de Cabral.

Nous avons déjà vu que continuer se distingue de « maintenir ». Vouloir continuer Cabral vise à la sauvegarde de l’esprit ou du principe primitif qui a fondé tout son agir. Sans doute, et peut-être plus que tout autre, Mario de Andrade eût-il été heureux de lire les lignes de ce travail qui, pour continuer Cabral, s’efforce de méditer un segment essentiel de sa biographie. C’est à lui que nous songeons, en rédigeant cet écrit.

Mais, plus encore, c’est à Nha Pempa et Nho Touti qu’i convient de rendre un hommage signalé. Si Nha Pempa, ma mère, m’a appris ce qu’est la Morabeza, les Boas Festas, le Caminho Longi, la Dignidad, le Dor initial qu’elle portait si profondément dans ses regards légers, mais dont elle ignorait l’origine reculée et hespéritaine, tous des « manifestations culturelles » de la Sodade, c’est Nho Touti, mon père, qui m’a fait grandir à l’ombre des légendes. Et, occasion sublime, voir et rencontrer Amilcar, alors que j’étais adolescent. Qu’ils en soient tous ici deux remerciés ! Ma conscience les tient en parts égales d’amour et de respect. Leur souvenir m’est plus doux que le miel[55].

Et continuer n’est-il pas le propre du Souvenir ? Or, se souvenir, c’est ex-pliquer : ouvrir les plis, dé-plier l’être. Dussions-nous le répéter, l’homme est l’expliquant du monde[56]. Il est celui qui, à partir du Souvenir, rend manifeste les plis de l’être.

 

 

Dr Pierre Franklin Tavares

Épinay-sur-Seine, le 30 décembre 2012

 

 


[1] Amilcar Cabral :  « jurei a mim mesmo que tenho que dar a minha vida, toda a minha energia, toda a minha coragem, toda a capacidade que posso ter como homem, até ao dia em que morrer, ao serviço do meu povo, na Guiné e Cabo Verde. Ao serviço da causa da humanidade, para dar a minha contribuição, na medida do possível, para a vida do homem se tornar melhor no mundo. Este é que é o meu trabalho », Séminaire des cadres, 1969.

[2] Mario de Andrade, homme politique et intellectuel d’origine angolaise, ami intime et compagnon de  lutte de Cabral Amilcar, fut membre fondateur du MPLA.

[3] Pour Cabral, symposium Amilcar Cabral, Praia, Cap Vert, 1983, Présence Africaine.

[4] P. F. Tavares, Thèses programmatiques, in Hegel, critique de l’Afrique, Introduction aux études critiques de Hegel sur l’Afrique, thèse de Doctorat, Paris-I, Panthéon Sorbonne, 1990.

[5] Gérard Chaliand, Amilcar Cabral : An extraction from the literature, Sylvester Cohen Monthly review, décembre 1998.

[6] Bossuet, Le partage des biens entre les hommes, et la division des hommes mêmes en peuples et en nations, ne doit point altérer la société générale du genre humain, Article V, Conséquences des principes généraux de l’humanité, Proposition unique, in Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte, librairie Droz, Genève, 1967, p. 29 - 32.

[7] Science des institutions et des lois justes, en vue de l’équilibre interne des États. Eunomie est aussi le nom d’une déesse secondaire grecque.

[8] Montesquieu, De l’Esprit des lois, t. I, édition de Robert Derathé, Garnier Frères, Paris, 1973, p. 48.

[9] La Bruyère, De la mode, in Les Caractères, La Bibliothèque, Éditions Garnier, Le Figaro, Paris, 2010, p. 484.

[10] Jacques D’Hondt, Hegel secret, Recherches sur les sources cachées de la pensée de Hegel, Épiméthée, PUF, Paris, 1968.

[11] « Quand Cupidon atteint sa cible ».

[12] Jean-Louis Beaucarnot, Les prénoms et leurs secrets, Éditions Denoël, Paris, 1990.

[13] J.-L. Beaucarnot : Êve signifie « désir » en hébreu, in Les prénoms et leurs secrets, Op. Cit., p. 43.

[14] « Abel de dame Êve » ou « Frank de dame Pempa ». Il y est d’usage d’identifier un garçon ou une fille, en rattachant son prénom au prénom de sa mère.

[15] L’onomastique est la branche de la lexicologie qui étudie l’origine des noms propres.

[16] L’anthroponomie est la science qui étudie l’étymologie des noms de famille, J.-L. Beaucarnot, Op. Cit., p. 225.

[17] Eduardo Lourenço, La mélancolie portugaise, p. p. 19 - 54, Fernando Pessoa et Louis de Bavière : deux princes de la mélancolie, p. p. 193 - 206, in Mythologie de la Saudade, Essais sur la mélancolie portugaise, Chandeigne, Paris, 1997.

[18] Rilke, Prières de jeunes filles à Marie, in Op. Cit., p. 75.

[19] Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, GF Flammarion, Paris, 1968, p. 236.

[20] Lamentations de Jérémie, La Bible des communautés, p. 897.

[21] Lamentations de Jérémie, Op. Cit., p. 896.

[22] Néhémie, 2, 1 à 2, 8.

[23] Bana, Dor di nha Dor (Douleur de ma Douleur), in As Melhores Mornas de Sempre (Les Meilleures Mornas de Tous les Temps), 07 octobre 2004 et 21 février 2011.

[24] Bana, Caminho di San Tomé, in Bana à Paris, 1967. Ce morceau, de facture hespéritaine, laisse entendre ce qu’est la Sodade et permet d’en méditer le fond.

[25] La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle, in Les Caractères, p. 74.

[26] Jérémie, 44, 21, La Bible des communautés chrétiennes, p. 672.

[27] Tobie, 14, 8, Op. Cit., p.  927.

[28] Baruch, 4, 14, Op. Cit., 947.

[29] Jérémie, 51, 49, Op. Cit., p. 681.

[30] José Lopes da Silva, Hesperitanas, Livraria J. Rodrigues, Portugal, 547 pages.

[31] Pedro Monteiro Cardoso, Hespéridas, fragmentos de um poema perdido em triste e miserando naufrágio,  1930, 64 pages. Une autre édition,  Tip. Minerva de Cruz, Souza & Barboza, Cabo Verde, 1926, 16 pages.

[32] P. F. Tavares, Le Livre des Sodades, Manuscrit Université, Paris, 2006.

[33] Amilcar Cabral, Regresso.

[34] La pluie amicale, Mère Antique, la pluie, / Qui depuis si longtemps n’a pas battu ainsi… / J’ai entendu dire que la Vieille-Cité / - l’île entière - / En peu de jours déjà est devenu jardin…

 

Il se dit que la campagne s’est couverte de vert / De la couleur la plus belle parce que couleur de l’espérance / Que la terre, à présent, est vraiment Cap Vert / Et la tempête est devenue bienfaitrice…

La traduction est celle de l’auteur. Les rimes des strophes en langue portugaise ne sont pas reproduites.

[35] Colette Beaune, Le jardin de France, in Les images du territoire, Naissance de la nation France, Folio Histoire,  Gallimard, Paris, 1985, p. p. 429 - 435.

[36] C. Beaune, Op. Cit., p. 432.

[37] C. Beaune, Op. Cit., p. p. 432 - 433.

[38] C. Beaune, Op. Cit., p. p. 435 - 437.

[39] Jean Copans, Amilcar Cabral ou le mythe du bon pasteur, in À livre ouvert, Politique Africaine n° 19, septembre, Karthala, Paris, 1985, p. p. 104 - 112.

[40] Fernand Braudel, Les hommes et les choses, in L’identité de la France, p. p. 106, 107 - 108. Sur le « berger communal », lire la page 153.

[41] Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte, Librairie Droz, Genève, 1967, p. 74.

[42] P. F. Tavares, Mort et égalité chez Bossuet, ouvrage en cours de rédaction.

[43] Louis-Jean Calvet, Histoires de mots, Étymologies européennes, Payot, Paris, 1993, p. p. 76 – 77.

[44] Pour un descriptif politique du mauvais pasteur, lire Bossuet, Ve Proposition, Livre Troisième, Le vrai caractère du prince est de pourvoir aux besoins du peuple, comme celui du tyran est de ne songer qu’à lui-même, Op. Cit., p. p. 77 - 78. Sur le même thème, lire également les Propositions VIe à XVe.

[45] Robert Buijtenhuijs, Chercheur ou partisan ? Les vicissitudes de la recherche engagée, in À livre ouvert, Politique Africaine n° 19, septembre, Karthala, Paris, 1985, p. p. 98 - 103.

[46] Tia Cara Claridosa, Amilcar Cabral é um Terrorista, comunista, Vigarista, Mentiroso é Extremista cidadao de Guiné-Bissau ! L’article n’est qu’un tissu d’insultes et ne vise qu’à la provocation.

[47] Bossuet, Op. Cit., p. p. 71 - 72.

[48] Bossuet, Op. Cit., p. 82

[49] Bossuet, Op. Cit., p. p. 83 - 84.

[50] Personnage des caricatures ivoiriennes, qui ne recherche que l’affrontement pour le seul objectif de se battre, sans projet sociétal ni but moral.

[51] La Bruyère, Du cœur, in Les Caractères, coll. La Bibliothèque, Éditions Garnier, Paris, 2010, p. 158.

[52] Hegel, La philosophie Alexandrine, in La philosophie grecque, Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. 4, Vrin, Paris, 1975, p. p. 923 - 947.

[53] Hegel, La philosophie scolastique, in La philosophie du Moyen Âge, Leçons sur l’histoire de la philosophie, t. 5, p. 1095.

[54] A. Cabral, Séminaire des cadres, 1969.

[55] Le Siracide, 24, 20.

[56] P. F. Tavares, Ma France, Lettres à Marie-Adeline sur le Nationel et l’Appropriation, manuscrit non publié.