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AIME CESAIRE ET LE REFUS DU METISSAGE

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Ce qui m’a le plus frappée dans l’excellente étude de Roger Toumson Mythologie du métissage (Puf, 1998) est cette constatation que tout Antillais est métis, et ce, quelle que soit sa couleur. Cette généralisation peut surprendre lorsqu’on sait les nuances subtiles attribuées à l’épiderme et les valeurs que lui accordent les Antillais. Lorsque Césaire et René Ménil écrivent dans le 1er numéro de la revue Tropiques : « Il était une fois un homme noir accroché à la terre noire », c’est bien pour s’opposer à l’esprit mulâtre qui, infesté de « culture blanche », tente de passer la ligne comme le dénoncent les signataires de Légitime Défense (1932).


Or, ce qu’affirme Toumson, c’est que tout Antillais, même le noir cirage, même le nègre-Congo, souffre du syndrome de métissage. F. Fanon avait certes identifié les traumatismes des descendants d’esclaves, nègres et métis confondus, mais, en bon marxiste qu’il était à cette époque, il accusait l’histoire et la lutte des classes plus que les différences de races. Le problème était pour lui d’abord social. Or, dans un récent libellé, signé par E. Glissant et P. Chamoiseau, le problème est repris par le côté de l’Identité nationale et on peut lire ceci : « L’Occident est en nous, et nous sommes en lui. Il est en nous par les voies de la suggestion, de la sujétion, de la domination directe et silencieuse ». C’est une évidence, eux aussi généralisent, car indépendamment du degré de mélanine, tous les Antillais sont des métis culturels. Ce que Toumson explique de façon exhaustive.
Pourquoi partir de ces considérations pour aborder Césaire ? Parce que cette identité de métis, il la rejetait avec violence. Autant Senghor se plaisait à répéter « nous sommes des métis culturels » et croyait en la vertu de ce métissage (tout comme Glissant qui écrit que : « dans l’histoire des sociétés aucun métissage n’a donné lieu à une dégénérescence des Gallo-Romains aux Brésiliens »), autant Césaire répugnait à se considérer comme métis, et se voulait noir, nègre : « Nègre je suis, nègre je resterai » (2007). Or, si physiquement il était en effet foncé comme un Congolais, ses deux sœurs et son frère Georges étaient très clairs, incontestablement mulâtres...
Et comme la mère de Césaire était, elle, noir charbon, j’en déduis que son père était l’élément clair du couple, le métis par excellence, instruit, lettré, aimant Montesquieu et déclamant des pages entières de Victor Hugo (dixit Césaire). Mère noire, père clair et instruit, soit métis physique et culturel achevé. Voilà de quoi nourrir une psychanalyse du poète... que je ne tenterai pas, bien sûr !
Mais je remarquerai seulement que deux « psy », l’un africain, l’autre martiniquais, ont écrit des choses intéressant notre écrivain de plus près. Le Martiniquais Guillaume Suréna a produit plusieurs articles sur Césaire, dont l’un intitulé : « Dit d’errance » ou la sortie de l’enfance, où il décèle, dans ce très beau poème césairien, la tentative difficile, impossible ? de rejet des parents : il cite, entre autres, le vers : « J’abats les arbres du paradis », paradis d’enfance ! dit Surena. Dans le même temps il distingue un mouvement œdipien vers la mère-île dont il faudrait se séparer (normalement), mais à qui le poète finit par s’identifier. - Surena y voit des étapes de l’homme vers le surmoi et une sublimation de ses pulsions ! Dans des articles précédents, il semblait déjà distinguer chez Césaire cette proximité vers la mère, en même temps qu’une difficulté à « tuer le père ». Mais le père lui-même, qui symbolise-t-il, sinon le Blanc, l’Occidental, le Métis assimilé et abhorré ?
Ari Gounongbé, béninois d’origine, dans un bel essai La toile de soi (L’Harmattan) où il emboite la démarche de Frantz Fanon pour la transposer aux auteurs africains, aboutit de son côté aux conclusions suivantes : l’écrivain africain se trouve contraint d’essayer de tuer le père qui ici serait le Blanc (le père noir n’ayant pu servir de modèle, et l’école proposant des modèles européens plus prestigieux). Mais il n’y arrive pas dans la mesure où il est lui-même métis culturel. Cependant qu’il choisit de se rapprocher de sa mère, et de sa mère-Afrique, par un grand geste de la volonté... qu’on pourrait nommer négritude, ou encore « retour aux sources ».

Ceci expliquerait les ambiguïtés des écrivains noirs colonisés et sans doute aussi des trois générations suivantes. L’écrivain africain comme l’Antillais au passé d’esclave se trouveraient tous deux dans un rapport dévié avec ses géniteurs ou ceux qui en tinrent lieu. - Fusion œdipienne prolongée avec la mère, l’origine, le pays natal... et attraction/répulsion envers le père représenté par le métis, ou le Blanc, l’Occident, la France. Or, il est impossible pour un métis culturel de se séparer, « de tuer » la part occidentale de son être. Le vrai problème n’étant pas de la rejeter, « mais de se défaire de sa stérilisante fascination par un imaginaire libéré », précisent Glissant et Chamoiseau (qui semblent en effet tirés d’affaire sur ce point capital de l’identité). Mais concrètement, ce n’est pas si simple, et maints écrits, maints discours, maints comportements d’intellectuels négro-africains sont encore marqués par ce qu’on appelle - pour faire vite - le complexe du colonisé...
Et Césaire ?
Dans un premier temps, nous interrogeant sur l’inconscient césairien, nous avions bien perçu le contraste entre la violence d’une poésie iconoclaste s’il en est, et l’extrême civilité de ses rapports avec ses semblables. Il n’était pas sorcier de constater très simplement : voilà, comment Césaire se défoule, ses poèmes servent d’exutoire à ses tensions, à ses colères, voire à ses pulsions meurtrières. Et avec l’exercice des techniques surréalistes, il est arrivé à « libérer l’imaginaire », et à projeter son extraordinaire système de symboles investis de ses pulsions les plus sauvages et les moins avouables. L’équilibre de l’homme est fait de ce partage, de ce compromis, ou si l’on préfère, de cette association entre le député-maire courtois et bienveillant, et le poète (totalement) asocial.
Nous n’allions pas plus loin, et nous avions lu avec intérêt les analyses de Fanon, Suréna et Gounongbé ; nous disant toutefois que Césaire avait échappé à ce piège du métissage problématique ; que depuis longtemps il avait « tué le père », ses poèmes en faisant foi, que son identité de nègre semblait sans réticence, ou en tout cas, assumée clairement, sans ambiguïté particulière (Voir Aimé Césaire, l’homme et l’œuvre, Présence africaine, 1973,1993).
Jusqu’au jour où, dans les années 70, nous vîmes Césaire « sécher » sur une pièce de théâtre qu’il avait entamée quelque temps après Une Tempête. C’était un drame qui mettait en scène une révolte d’esclaves. - Il avait relu des chroniques sur ces révoltes du XIXe siècle, auxquelles, disait-on, un de ses ancêtres avait participé. Césaire avait déjà écrit un acte. Mais arrivé au moment où les rebelles ont envahi la demeure du maître, et où leur chef lève son coutelas pour lui donner le coup de grâce,... Césaire séchait... Eh bien, il n’arriva pas à tuer son Blanc. La pièce ne fut jamais achevée, et il n’en écrivit plus d’autres. Nous étions sidérés.
Ce phénomène nous révélait à quel point l’auteur se prenait au jeu, dans ce qui n’était pour le public qu’une « représentation », un simulacre sans conséquence. Quelques années plus tard il y eut les articles de Suréna, puis l’étude de Toumson. Et seulement alors un début d’explication du « blocage » césairien se fit jour ; cette difficulté à tuer le maître, ce n’était pas celle de l’esclave (qui avait dû se faire une joie de décapiter son bourreau), c’était celle de l’écrivain colonisé, du métis culturel. Le métis qui, dans le nègre Césaire, se refusait à tuer le père, le Blanc - ce meurtre qu’il accomplissait sans difficulté dans ses poèmes à travers ses métaphores, lorsqu’il fallut de façon réaliste en représenter l’action, il n’y arrivait pas, il ne trouvait plus les mots ni les gestes.
Césaire ne s’expliqua jamais sur cet échec (peut-on l’appeler ainsi ?) En parla-t-il à quelqu’un ? Nous ne le pensons pas. Comprit-il ce qui se passait ? Nous ne le pensons pas non plus. Il n’aimait pas les psys et ne spéculait pas sur sa personnalité. - Il écrivit encore des poèmes et des discours politiques. Fini le théâtre malgré les insistances de ses amis, de ses lecteurs. Les gens n’ont pas compris pourquoi. Et nous ? Nous respectâmes son silence. - Les critiques littéraires et les psychanalystes ressemblent trop souvent aux fourmis - manians qui rongent jusqu’aux os le gibier trouvé dans la jungle...
Aujourd’hui Césaire est hors d’atteinte...

 

 

Auteur : Lilyan KESTELOOT [1]

Ethiopiques numéro spécial.

Hommage à A. CESAIRE
2ème semestre 2009

 

[1] IFAN-Ch. A. Diop, Université de Dakar, Sénégal