La culture africaine, défis et perspectives (part 2)

Les concepts : Culture et Cultures

La culture touche tous les domaines de la vie humaine. Sa définition est contextuelle. Voilà pourquoi on parle de culture comme connaissance ou sagesse, comme production agricole ou mieux comme civilisation d'un peuple. Instance spirituelle et normative de la société, la culture fait de l'être humain un être historique, le détermine dans son expression fondamentale de l'humain, dans ses actes, sa singularité et dans sa vision du monde. On ne pourrait dans cette dynamique considérée une personne sans culture. Et selon les termes d'Achiel PEELMAN « chacun de nous baigne dans sa culture comme un poisson dans l'eau. » Et celle-ci, dans ses manifestations que sont la morale, la religion, l'art, la tradition nous suit comme une ombre dans tout notre passé et notre quotidien. Nous ne pouvons en aucun jour nous en séparer puisque regroupant toutes les sphères de notre vie et de notre être. Il y a donc lieu de définir l'homme comme un animal culturel. Ce n'est donc pas surprenant que soucieux de leur avenir, du devenir de leur être, tous les hommes « parlent d'identité culturelle, de dialogue des cultures, de développement culturel, de révolution culturelle, d'évangélisation des cultures. » Le dynamisme culturel de nos jours n'est que l'expression de la culture comme base fondamentale de tout être humain. La culture est ainsi dans son expression profonde le reflet de tout l'univers de l'homme dans son milieu de vie car elle surgit dans ce que nous sommes, dans nos connaissances, nos Us, nos moeurs, nos traditions et nos croyances. On pourrait dire que nous sommes ce que notre culture a fait de nous. Et rejoignant Achiel PEELMAN, nous disons que « chacun de nous, dès le premier jour de sa vie, a été programmé, éduqué ou endoctriné dans une seule façon d'être humain » selon les normes et les valeurs de sa société capable de lui procurer vie et liberté en rapport avec son milieu ambiant.

Et si la culture est le signe, la mentalité et l'être vital d'un peuple donné, il y a lieu d'utiliser le mot culture avec diversités des valeurs. Il faut noter ainsi qu'il n'y a pas des peuples sans culture car chaque peuple essaie suivant ses possibilités de se rendre la vie plus facile dans son milieu ambiant en essayant de dominer celui-ci au risque de se faire écraser. Entendons par cultures, la diversité des sociétés ayant chacune sa façon d'être et de résister à la domination de son milieu. Et comme les problèmes ne sont jamais les mêmes pour toutes les sociétés, il y a lieu de parler des diversités culturelles. On emploie ainsi le terme cultures au niveau des groupes, des ethnies et des tribus comme ce qui crée des particularités et des différences les unes des autres. La culture est alors conçue comme la façon de chaque peuple à s'adapter à son environnement. Tous les peuples du monde se différencient par leur façon d'être et de faire. Il est important de dire avec MBUMUA que :

« Les hommes ont inventé des cultures différentes en fonction de leurs préoccupations conjoncturelles, de leur subjectivité, de leurs goûts et de leur tempérament respectifs qui sont par essence, insuperposables. Les cultures humaines sont donc soumises au principe de la relativité et de pluralisme. Et comprendre une culture, c'est trouver le motif prédominant qui l'a fait naître et a pu lui permettre de se développer efficacement. »

La culture est comprise dans cette optique comme tout génie du genre humain qui permettra à chaque peuple d'éclairer le jour au jour ses dimensions proprement humanistes tant pour l'individu que pour la société.

Au-delà de toutes ces diversités culturelles, l'aspiration de toutes les sociétés reste la même : parvenir à créer des conditions d'épanouissement de chaque individu. La culture devient pour tout homme ou toute société « un plan de vie à réaliser qu'un produit déjà fini. » Elle incorpore la dimension ontologique et anthropologique de l'homme. Elle apparaît ainsi comme force de libération d'un soi transcendant à tout l'ordre du spatio-temporel dans une vision globale de la croissance humaine, une croissance d'un monde vital mis en ses différents membres. Elle est aussi la « réalisation suprême de l'homme, appelé à se dépasser sans cesse intellectuellement, moralement, dans une vie individuelle et communautaire. »

C'est à ce niveau qu'intervienne la définition moderne de la culture à laquelle tout le monde aspire. La culture se saisit dans ces conditions comme fonction de la réalisation humaine, d'où le devoir de chaque personne d'appartenir à une culture sans laquelle elle ne peut atteindre son plein accomplissement. Il modèlera ainsi sa nature et trouvera sa raison d'être humain dans sa culture. Le sens d'appartenance culturelle se veut un « impératif catégorique » à ne jamais perdre de vue. C'est dans cette dynamique que le pape Jean-Paul II pense qu'être homme, « signifie nécessairement exister dans une culture déterminée. » Il est donc nécessaire que l'homme soit situé dans le réseau de ses appartenances culturelles. La culture est le propre d'un homme ou d'une société. Edouard HERRIOT l'identifie à l'érudition en affirmant que la culture est « ce qui reste quand on a tout oublié. » Elle reste ce que nous procure l'éducation. Chez Ralph LINTON elle est « le mode de vie d'une société » c'est-à-dire la manière d'être et de faire propre à cette société. Loin d'être une connaissance inconsciente, la culture est une transformation consciente de la nature.

La culture, au sens de la pensée africaine, doit contenir une force de libération capable de conduire aux valeurs essentielles. Chez le négro africain, elle est la conscience d'un peuple matérialisée par l'une des activités sociales. Il s'avère donc nécessaire et même indispensable de créer de nouvelles dimensions et de nouveaux critères à la culture humaine dans le processus de la réalisation de l'individu et de toute la communauté planétaire ; car « l'élément moteur de la possibilité même du développement humain d'un peuple pouvant le conduire à un niveau de vie plus digne de sa noblesse ont été, toujours et partout, et demeurent la valeur et la consistance de sa culture. »

 

Historicité des relations interculturelles

Les rencontres des peuples de civilisations différentes au cours de l'histoire ont donné lieu à des mutations profondes sur le marché culturel. Ces contacts ont fait naître aux yeux des différents peuples des besoins de relations culturelles ethniques, nationales et internationales qui, de nos jours, ont abouti au phénomène du village planétaire. De ces relations multiraciales sont nées également des crises sociales générales et les peuples sont désormais appelés à réviser leur façon de faire et d'être. Aucune culture n'est épargnée. Toutes sont interdépendantes et complémentaires car chacune tire dans l'autre des éléments qui l'enrichissent et la revalorisent.

Datant des décennies, ces relations culturelles se sont multipliées de nos jours avec l'éclosion de toutes les structures sociales par le commerce d'idées, d'oeuvres artistiques et littéraires, les voyages et le phénomène de la mondialisation. L'avènement de l'Internet n'est pas à perdre de vue. L'entrée en scène de toutes les valeurs culturelles stimule la pensée et l'ébranlement des esprits. C'est surtout la soif de se compléter, de connaître la culture de l'autre et l'esprit de curiosité qui a donné naissance à de telles relations. Dès lors, « la situation d'autarcie se trouve altérée lorsque les communautés entrent en contact avec d'autres sociétés disposant d'un produit de grande utilité qu'elles ne possèdent pas elles-mêmes. » La mutation radicale de la structure sociale devient ainsi fonction des nouveaux éléments dans la culture d'accueil. Ces échanges présentent des intérêts aux yeux de toutes les sociétés. Raison pour laquelle une aspiration commune se crée au milieu de tout le genre humain : « développer les échanges culturels entre les peuples, faciliter une connaissance et une compréhension réciproque sur le plan culturel. » Ainsi, l'isolement culturel n'est plus possible et sur le marché culturel, reculent les frontières des États les unes après les autres. Ces relations culturelles sont des contacts volontiers entre différents peuples sans souci d'annexions des groupes sociales. Ces relations de premières heures demeurent-elles aujourd'hui les mêmes?

De nos jours, ces relations sont tellement développées que la culture est devenue une arme politique, une force d'affirmation de soi. Face à ce nouveau visage, l'identité culturelle devient une question de survie qu'il faut chercher à défendre, à conquérir dans ce métissage de styles, des modes et de croyances enracinées dans des cultures. La multiculturalisation, processus d'une émergence des identités culturelles diverses et prise en considération de celles-ci, se fait sentir. L'identité culturelle, « expression qui déclenche, selon les tempéraments et les tendances, des torrents d'affectivité et de passion, quand ce n'est pas une véritable allergie », tient une place de choix dans ces relations culturelles. Les relations de coopération, les échanges culturels sont souvent fortement liées et associées à des inégalités sociales, à une exploitation poussée qui fragmente la culture en une pluralité de forteresses. Dans une telle relation, les minorités ont du pain sur la planche. Les particularités spécifiques culturelles ne sont plus respectées. Les échanges, les emprunts et les influences prennent d'autres formes.

L'Afrique n'est pas épargnée de ces rides culturelles. Elle est d'ailleurs la plus concernée vue qu'elle se présente comme le dépotoir de la culture occidentale. Exposée au monde et appelée à rejoindre l'universel, elle a à s'enraciner dans un lieu et dans une histoire pour faire partie de la culture métissée de demain, riche en identités et en appartenances multiples. Mais le pari n'est pas facile. Elle doit se donner sens dans le nouveau village planétaire. Pour y arriver, Jules ATANGANA propose un retour aux sources des valeurs humanistes :

« Sur une planète chaque jour interdépendante, où les peuples ont de plus en plus besoin les uns les autres, l'Afrique a le devoir de faire un retour sur ses valeurs les plus humanistes, qui lui permettent d'apporter au monde sa contribution positive à la recherche d'une paix qui réponde aux aspirations légitimes de tous les hommes à la liberté, au progrès et à la fraternité. »

La saisie de soi comme être existant dans le monde doit battre de l'aile au niveau africain. La nécessité de croire en soi et en ses valeurs culturelles pour s'arracher de la psychose qu'on a vis-à-vis de sa culture n'est pas à démontrer. Une invitation du fond du coeur et un vibrant appel sont lancés aux Africains pour faire face aux défis d'être actuel, pour devenir ce qu'ils doivent être, garder à coeur leur dignité anthropologique et faire face à l'histoire.

Pour échapper à cette influence négative des cultures étrangères, les Africains doivent s'inculturer. Ils doivent mettre en valeur leur culture et s'y enraciner pour être identifiés au rendez-vous du donner et du recevoir. Pour ce fait, le retour aux sources est incontournable et l'inculturation est une condition sine qua none.

LE DYNAMISME CULTUREL

Les cultures vivent et se « promènent » avec les hommes. Les différentes cultures que nous rencontrons sont des organismes vivants, dynamiques qui se communiquent et se transforment. Lamine DIAKHATE le note fortement : « Ces cultures nationales continuent de vivre et de se développer au sein du peuple... » Les cultures ne sont jamais statiques, mais par leurs contacts quotidiens et permanents, elles sont en perpétuelle évolution d'enrichissement. De ces contacts naissent des changements intérieurs des cultures.

La transformation culturelle donne d'ailleurs son sens plénier à la culture qui est l'effort d'une personne ou d'une société à sortir du nuage de son ignorance. MBUMUA l'a si bien remarqué, que dans la culture, un dynamisme d'avenir est possible :

« ...même si la culture populaire est le souvenir réconfortant des rêves et des espoirs communs, elle ne peut, ne doit se figer. Elle doit évoluer avec le temps et les transformations que les hommes et les événements impriment au milieu. De se figer elle se momifie en culture de musée, en objet de curiosité, en sous-culture, et ne joue plus le rôle dynamique de dépassement, son rôle de « grande réserve de foi et de force, où les hommes puisent, dans les moments critiques, le courage d'assumer et de forcer l'avenir ».

Ce dynamisme culturel produit aussi des mutations sociales tant positives que négatives car au sens d'Achiel PEELMAN, les cultures naissent et disparaissent, connaissent des périodes d'apogée, de déclin, de stagnation et de renaissance dans leurs parcours. L'avènement de nouvelles cultures que connaissent aujourd'hui toutes les sociétés humaines, qui s'encrent dans les mentalités et les moeurs, n'est que le résultat de ce dynamisme culturel auquel aucune société ne peut résister. C'est dans cette situation que prend place le « conflit des générations » où les parents deviennent de plus en plus des étrangers à leurs enfants, des immigrants dans leur propre famille. Dans ce contexte quelques fois, l'anormalité devient la normalité, l'immoralité la morale, phénomène aigu auquel fait face aujourd'hui les sociétés. Dans un tel défi, s'opèrent les mutations. Évidemment, dans leur déplacement et transformation, les cultures s'originalisent, se particularisent les unes envers les autres. Le phénomène des rencontres culturelles reste selon Jules ATANGANA, la capacité intérieure de façonner les données culturelles. Même si la personnalité d'une culture doit se former et s'affermir en fonction des contacts avec les autres : « il faut se rendre compte, en effet, qu'une culture n'atteint sa dimension véritable à l'intérieur de ses frontières nationales. Sa valeur et sa pérennité se mesurent à sa capacité d'expansion, c'est-à-dire à l'importance de ses composantes susceptibles d'avoir un impact dans d'autres pays. » Ainsi, les cultures mesurent leur puissance dans leur dynamisme.

Bien que permettant de découvrir la richesse de l'histoire, de la joie de vivre, les valeurs nouvelles, les relations culturelles sont souvent source d'incompréhension, de conflit, d'ambiguïté. Dans les contacts et les mutations de la structure sociale se produit une crise générale conduisant soit au progrès, soit à l'oppression de l'un des peuples en présence. C'est de ces relations que prend naissance le phénomène d'impérialisme culturel produit par le contact de deux ou de plusieurs cultures différentes.

L'IMPERIALISME CULTUREL

La rencontre avec « l'autre » n'a jamais été à priori positif. Elle a souvent créé un esprit de domination. Le monde culturel n'est pas épargné de ce phénomène de domination parce que c'est l'homme qui véhicule la culture. Cependant, il n'existe pas jusqu'aujourd'hui un étalon du jugement de valeur. Toutes les cultures se valent dans la mesure où chacune d'elle répond à une des préoccupations d'un peuple donné. Avec la montée vertigineuse de la volonté de puissance de trois mondes aujourd'hui: l'Amérique, l'Europe et l'Asie, l'on ne cesse de s'interroger sur le devenir de la culture des minorités.

En Afrique, l'impérialisme culturel occidental demeure l'opium du peuple. Il impose ses conceptions, ses formes de vie et ses jugements. Cette ambition impérialiste est de plus en plus aiguë et fait de la culture une arme offensive et défensive masquée par l'essor des mass médias, des nouvelles technologies qui séduit de milliers de peuples aux cultures « pauvres ». L'impérialisme culturel occidental en Afrique place dans une incertitude sur l'avenir des peuples minoritaires dans le « village planétaire ». C'est une forme d'asservissement, d'assujettissement des minorités, une pieuvre à mille tentacules qui pénètre allègrement nos âmes.

Ce phénomène de domination s'exprime dans l'abandon de sa propre culture pour s'approprier celle de l'autre. Dans une telle circonstance, on ne cherche plus à être soi-même. Il y a là une fuite de la réalité de soi. Être comme l'autre si on ne peut pas devenir lui, tel est l'idéal ou la pensée qui ne cesse de hanter en ce moment les esprits des minorités. Réfléchir, penser, être, parler, vivre n'est plus le fruit de ce qu'on est, mais celui de l'autre, du dominant qui reste tout de même périlleux. Les médias sensés informer et sensibiliser le peuple sur sa situation l'ont fait plutôt endormir en Afrique. Et comme le dit si bien René DUMONT, l'Africain cherche « à raisonner comme Descartes ou Bacon, se sert des biens de consommation européens. Il vivra bientôt en admiration irraisonnée, et plus que jamais depuis l'indépendance, devant ce qui vient du Royaume-Uni, en Afrique anglophone ; de Belgique, au Zaïre ; de France, en Afrique francophone. » Ce propos illustre bien notre situation d'hommes africains divisés au-dedans de nous-mêmes et surtout tournés vers l'autre.

Il est vrai que la rencontre avec l'autre peut être enrichissante dans le cas où nous sachions tirer profit de ce qu'il nous présente. À cet effet, nous devons marier la nouvelle façon de faire avec les circonstances de notre milieu social. Pour preuve, le Japon nous en dit mieux à ce niveau. Car ce pays a su s'ouvrir au monde, aux nouvelles valeurs apportées par l'autre sans se nier. La rencontre avec l'autre ne doit pas non plus nous amener à nous recroqueviller sur nous-mêmes, à nous enfermer dans un ghetto culturel ancestral pour nous gaver de l'obscurantisme, de la superstition. Mais elle doit nous amener à nous ouvrir et à coopérer avec l'autre avec sagesse et discernement dans le partage d'expériences culturelles.

Fasciné, ébahi et attiré de part et d'autre, divisé au plus profond de lui-même par la culture étrangère, voici l'homme africain qui embrasse sans scrupule tout ce qui se présente à lui et de nouveau sous les cieux en se reniant. Dans une telle situation inujambiste, il n'est plus question du dialogue et du pluralisme culturel, mais plutôt du génocide culturel. Marcel GONÇALVES n'en dit pas moins quand il pense que « si une culture en « digère » une autre, non seulement il y a destruction d'éléments culturels et même d'un système culturel, mais on tue jusqu'à l'âme d'un peuple, on pratique une certaine forme d'ethnocide. »

L'impérialisme culturel n'est ainsi qu'une forme d'étouffement, un processus de déracinement et d'étranglement des peuples dominés.

Coupé de sa source, le dominé présente un vide culturel car sa vie ne sera qu'une copie de celle de son maître qui jugera pour lui. Ce type d'homme aura une répugnance vis-à-vis de sa culture. L'expansion des cultures étrangères lui fait endormir la conscience par des nouveautés éblouissantes, fascinantes de loin, mais périlleuses.

Aujourd'hui, dans un monde où les ambitions de l'homme sont de plus en plus démesurées, l'entrée en scène de l'impérialisme culturel est de taille. Démultipliée par les médias, la culture occidentale présente un impact néfaste sur l'Afrique. Et comme la culture se veut une manifestation de soi, affirmation de la différence ontologique, reconnaissance de la puissance de soi à l'étranger, la pensée des pays occidentaux est tournée vers la recherche de la puissance et non plus vers un respect mutuel, un dialogue culturel avec l'autre et la recherche de l'harmonie planétaire. Si bien que bon gré ou mal gré, l'Africain s'est trouvé pris au piège de la nouvelle face du monde. Jules ATANGANA le note si bien :

« Qu'on le veuille ou non, la pensée des pays techniquement plus avancés que nous, tend à faire accepter par des manoeuvres subtiles, et par l'intermédiaire d'objets d'usage courant comme les journaux, la radio ou la télévision, des modes de vie qui, s'ils ne contribuent pas positivement à l'appauvrissement mental de nos peuples, n'en sont pas moins des instruments qui favorisent plus vite que nous le croyons, l'altération progressive de nos cultures nationales.

Le cas patent reste celui de nombre d'Africains qui ne jurent que par la culture occidentale en prenant la leur pour dépassée, superstitieuse, pour celle du bon vieux temps qui n'attend qu'à être foulée aux pieds. Nous assistons dans ce contexte, à la naissance d'un phénomène qui est celui d'un nouveau type d'homme incapable de se définir et de se fixer puisque coupé de sa racine. Ce type d'homme est celui d'un Latin, d'un Français ou Anglais renforcé, un Africain déboussolé dont fait mention Frantz FANON dans l'intitulé de son célèbre ouvrage Peau Noire, Masques Blancs.

La domination culturelle occidentale dont la mission est d'imposer la civilisation hellénistique à la barbarie nègre est une situation réelle et présente dont il faut chercher à résoudre le plutôt que possible. Mais cela ne peut se faire que par la remise en question de nos valeurs, de nous-mêmes. Même ne sachant sur quel pied danser aujourd'hui du fait de l'influence étrangère et de la dépendance, l'Africain a un devoir urgent de revenir en lui, de prendre conscience de sa situation pour s'élever aux valeurs universelles les plus humanistes de sa culture et en puiser la source de son être. Il est question comme montre TOWA dans Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle , de conserver l'essentiel de son être c'est-à-dire ses valeurs culturelles positives. Car pas plus qu'ailleurs, nombre de nous s'abâtardissent, se trouvent dans une situation d'ambiguïté et d'ambivalence sur leur propre culture, leur nature et se sont vidés de l'intérieur d'appartenance culturelle. Pris dans cet assaut d'aliénation, on voit l'Africain dominé « errer, flotter entre la réalité dont il est l'expression et les réalités étrangères auxquelles il voudrait appartenir. Cet effort de superposer au passé authentique, jugé sans valeur, un modèle étranger, jugé prestigieux, donnera lieu à une philosophie de l'histoire elle aussi extraordinaire et complexe, aux antipodes de celle qu'a produite l'Europe. » Ce phénomène a créé en Afrique une fuite d'identité et de responsabilité aujourd'hui s'exprimant dans un déracinement culturel. Pensons à bon nombre qui se battent nuit et jour pour se trouver en Occident. Pour beaucoup de ces déracinés, l'essentiel de leur vie est de piétiner uniquement le sol occidental, pourvu qu'ils arrivent, même s'ils doivent y mourir. Combien parmi eux se battent encore pour signer telle ou telle nationalité dans un pays occidental ? Qu'on nous comprenne bien. Nous ne sommes pas contre la diversité des peuples, contre le libre choix de déplacement, mais contre le renoncement de sa propre identité, de sa culture, de sa famille et le mépris de son être pour se livrer à certaines pratiques malheureuses et inhumaines. Certains se dénaturalisent. Il serait plus noble et plus heureux d'être ce que nous sommes. Le constat que fait Edward BLYDEN est certain : « toutes nos traditions et nos expériences sont liées à une race étrangère. Nous n'avons ni poésie ni philosophie autre que celles de nos maîtres. Les chants enregistrés par nos oreilles et qui sont souvent sur nos lèvres sont des chants que nous avons entendus chanter par ceux qui criaient de joie pendant que nous gémissions et nous lamentions. » L'auteur voudrait dire qu'il faut mettre fin à cette aliénation culturelle qui s'exprime par une telle imitation servile.

Soutenu par la loi du plus fort, l'impérialisme culturel devrait être pour nous une aubaine pour une critique sans complaisance de nous-mêmes, de ce qu'apporte l'autre et de notre propre source. Le retour de l'homme africain que nous prônons est non pas un repli sur soi qui engendrera l'ethnocentrisme et le conservatisme, mais une attitude révolutionnaire de sa culture consistant à la purifier par l'emprunt des nouveaux éléments réformateurs et progressistes. Il s'agit de puiser avec raison et intelligence les ressources indispensables à son accomplissement ; car comme le dit le pape Jean-Paul II en 1979, « la route de l'homme c'est la culture. » Cette affirmation papale montre que l'homme ne peut se réaliser véritablement que par et dans sa culture et ne peut prétendre se réaliser dans celle de l'autre sans risque de s'y perdre ignorant ainsi les tenants et les aboutissants.

L'homme africain doit prendre conscience de sa « duplicité » culturelle. Cet éveil de la conscience doit préoccuper autant les Africains que les Africanistes. À cet effet, Emmanuel MOUNIER constate et souhaite que :

« Beaucoup d'Africains instruits se tournent vers ces sources profondes et lointaines de l'être africain, non pour se gaver du folklore et pour buter ensuite, désorienté sur le monde moderne, mais pour regarder et éprouver les racines africaines de la civilisation eurafricaine de vos enfants et dégager les valeurs permanentes de l'héritage africain, afin que l'élite africaine ne soit pas une élite de déracinés. »

Ce retour doit permettre à l'Africain du 21ème siècle de retrouver son identité et sa racine culturelle qui ne doivent pas signifier pour lui contradiction, ethnocentrisme, mais saisie de sa réalité. Libéré de cette psychose dans laquelle il a longtemps vécu, debout et non plus courbé sous le poids de l'impérialisme culturel étranger ; l'homme africain contemplera librement et avec fierté sa raison de vivre. Il décidera de ce que sera fait son avenir, organisera sa propre vie en fonction de ses aspirations et sera responsable des actes qu'il posera d'une façon délibérée. C'est par-là que l'Afrique s'affirmera tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de ses frontières. Maîtresse d'elle-même et de son destin, elle forgera avec le reste du monde l'histoire de humanité et participera à la conduite de cette humanité vers sa destination. Elle parlera en son nom, prendra une part importante aux débats quotidiens que mène le monde sur la direction à donner à l'histoire de la planète et au sens à donner à l'humanité. Car, nous sommes conscients que pas plus loin qu'hier, presque tous les pays de l'Afrique ont été taxés des « indécis » dans le grand conflit du siècle (États-Unis et Irak) dans la prise des positions. D'autres ont pris les décisions et la responsabilité de parler en leur nom. Certes, le temps présent est le moment d'un appel sans précédent pour l'Africain dans le processus de son évolution. La mondialisation ne veut pas nécessairement dire progrès, mais dans la plupart des cas, elle exprime régression, dépersonnalisation, déshumanisation se manifestant par un effritement de la morale. La mondialisation reste ainsi une forme moderne d'aliénation car les cultures qu'elle livre aux jeunes africains sont des cultures de dépravation. Les nouvelles techniques d'information culturelle imposent une culture qui transforme les valeurs en vices et les qualités en défauts. Il faut que les jeunes africains sachent utiliser cet outil pour ne pas s'aliéner. Les sites pornographiques et les déviations du sens de l'amour en parlent mieux.

En face d'un tel problème, une action de reconstruction des valeurs humaines de nos cultures gisant sous les décombres des ruines s'impose. Ceci permettra de palier à la grande inquiétude sur le devenir existentiel de l'homme africain. Mais avant tout, une étude critique de la situation actuelle de la culture africaine nous interpelle.

Sources: MBUMUA W. E., Démocratiser la culture, POUNOUKOU E. J., Église d'Afrique, Propositions pour l'avenir, mémoire de fin de cycle de Philosophie presenté au Grand Séminaire Saint Augustin de Maroua, JANHEINZ J., Muntu, l'homme africain et la culture néo-africaine, ATANGANA J., Op. Cit., FANON F., Peau Noire, Masques Blancs, TOWA M., Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, ZEA L., « Vers l'imprévisible,BLYDEN E., Christianity, Islam and Negro Race