La culture africaine, défis et perspectives (part 3)

LA CULTURE AFRICAINE

La culture africaine sclérosée, marginalisée se trouve aujourd'hui dénudée. Ses valeurs essentielles sont à priori escamotées, taxées d'impureté, du mysticisme, d'obscurantisme et traitées de toutes les maladies. Déprouvue de son identité, la culture africaine est en crise d'orientation car les jeunes africains ne lui font plus confiance parce qu'elle n'apporte plus des solutions à leurs problèmes. Pourtant MBUMUA n'est pas de cet avis que partage Ebénézer NJOH MOUELLE et bien d'autres philosophes. Il pense à cet effet que cette culture est dynamique dans sa manifestation ; harmonie ; globalité de la vie de l'homme. Dans le même ordre d'idée, Alpha SOW pense que cette : « culture négro-africaine, n'est point ce syncrétisme folklorique qu'affectionnent et encouragent les moyens de diffusion de masse des nouveaux États », elle est vie pour ceux qui se laissent pénétrer par elle, monde d'une existence vertueuse pour la pleine réalisation de la nature humaine. L'analyse portera sur la nature de cette culture, les problèmes qu'elle connaît et les nouvelles orientations que nous lui devons pour faire face au nouvel élan mondial et pour épanouir l'Africain contemporain. Une telle culture mérite sans doute qu'on y lève un pan de voile.

 

Essence et caractéristiques de la culture africaine

Parler de la culture africaine, c'est vouloir pénétrer la vie même de l'homme africain dans son ensemble. Selon la Délégation guinéenne au festival culturel d'Alger (juillet 1969) ; « la culture n'a pas d'autres fondements et n'a pas besoin d'autres fondements que la vie concrète de l'homme africain. Plongeant ses racines dans les couches populaires les plus profondes, elle exprime la vie, le travail, les idéaux, les aspirations des peuples africains. » Malheureusement, ce fondement reste un mystère à nombre d'étrangers et d'Africains qui ne se limitent qu'à l'aspect folklorique. Et pourtant, elle marque l'avenir et l'histoire d'un continent dans ses réalités tant passées qu'actuelles.

La vérité de cette culture se trouve dans ce qu'elle a d'essentiel et non dans les préjugés. La profondeur d'un tel dynamisme est nouménologique. Elle est « dans la vérité de ce qu'est la culture africaine : un art d'être qui pouvait réunir, sans tension, en une synthèse harmonieuse le travail et la vie, le jeu et la passion » ; un art de vivre à une seule force téléologique : promouvoir le sens existentiel de l'homme. Ici, est valorisé l'humain qui s'exprime dans la tradition africaine, la représentation et la vie dans la recherche d'harmonie existentielle. Cette culture réside dans le génie créateur de l'Africain à communiquer avec ce qui l'entoure, à avoir un sens de la vie, d'éthique, à faire passer le message par l'usage des images, des fantasmes au point de dire avec MBUMUA que l'enseignement culturel se nourrit du suc le plus précieux de la vie dans l'Afrique. Notons au préalable que l'initiation à la culture en Afrique traditionnelle est primordiale. La manière spécifique de transmission orale et la technique de mémorisation permettent à l'homme de mieux maîtriser sa culture, de cultiver en lui une certaine capacité de rétention et de véhiculer la sève nourricière de la sagesse ancestrale. Cette façon de faire cultive et développe l'esprit, le tient en éveil, détermine la maturité de l'homme, sa capacité de se poser comme être existant. Les initiés sont conviés à percer le mystère de la nature, à s'ouvrir aux forces cosmiques, à la lumière et à communier avec la triple relation : nature, altérité et transcendance.

Au plus profond d'elle-même, la culture africaine se caractérise par la vie qu'elle recèle, l'érotisme, le sens d'abnégation, la joie qu'elle procure, la fierté, l'agilité, l'esprit de solidarité, la sagesse et le sens d'humanisme sans précédent qu'elle offre. La vitalité, le courage et la gaieté devant les souffrances la traduisent. Ces caractéristiques culturelles africaines s'incarnent dans l'art ; la musique ; l'intelligentsia africaine ; la vie quotidienne. Ce constat est pertinent. Les Brésiliens en savent quelque chose. Jorge AMADO n'hésite d'ailleurs à reconnaître que :

« C'est aux Noirs que nous devons quelques unes de nos caractéristiques populaires les plus puissantes, comme notre capacité de résister à la misère et à l'oppression, à survivre aux conditions les plus dures et les plus diverses, à rire et à animer la vie. C'est à eux encore que nous devons cette joie de vivre qui nous pousse à lutter et à vaincre le retard, la misère, le manque de liberté et les innombrables obstacles qui s'opposent à notre développement. Cette capacité de résistance et de lutte, pour ne rien dire de la musique, de la danse et de la tendance artistique générale du Brésilien, nous la devons d'abord à ce sang noir qui circule dans nos veines. »

C'est dire que cette culture regorge quelque chose de précieux qu'il faut exploiter au maximum pour la réalisation de l'homme. Reste à savoir la valeur qu'elle regorge.

 

Valeurs de la culture africaine

La valeur d'une culture se reconnaît dans les normes, les institutions, les rites et les coutumes d'un peuple. La culture se fait connaître à travers la constitution et les lois d'un peuple. La diversité des valeurs culturelles est sujette aux modes de vie. Fabien EBOUSSI BOULAGA reconnaît que toutes les cultures ont une valeur spécifique. Ce dernier précise que : « les cultures sont un choix de traits sur le grand are de cercle des possibilités... Chacune s'étant constituée de la sorte, toutes se valent, aucune n'est réductible à une autre... Toute culture est ainsi aveugle à certaines valeurs... Les cultures qui triomphent ne sont pas meilleures que les autres.» C'est dire que les valeurs culturelles des uns ne sont pas automatiquement pour les autres. Cependant, la diversité des valeurs n'empêche pas la montée d'une universalité de valeurs communes à toutes les cultures : celle de promouvoir l'épanouissement de l'individu dans son milieu de vie. Du cité de Vatican,le pape Jean-Paul II encourage la promotion de ces valeurs culturelles en ces termes : « Il existe des valeurs communes à toutes les cultures, parce qu'elles sont enracinées dans la nature de la personne. Il faut cultiver dans les esprits la conscience de ces valeurs, pour nourrir l'humus culturel de nature universelle qui rend possible le développement fécond d'un dialogue constructif. » Par ce fait, l'homme doit faire de sa culture le moyen d'épanouissement puisque les valeurs culturelles d'une société ne viennent pas hors de sa culture. Elles imprègnent l'univers social de cette société. Chaque culture présente ainsi une variété des valeurs. Saisi sous cet angle, il y a lieu de dire avec MBENGUE que : « Toutes les cultures se valent et il n'en a pas une qui soit supérieure à l'autre. » Dans cette optique, la culture africaine présente, elle aussi, un certain nombre de valeurs propres à elle. Celles-ci sont capables de « briser certains liens qui entravaient leur évolution, lui donnant le moyens de faire face à ses besoins nouveaux et l'aidant à mieux comprendre le sens de sa vie et à se remettre en cause dans l'organisation de son quotidien ainsi que dans ses relations avec la société et le cosmos. »

Dans une approche phénoménologique, la culture africaine présente comme valeur la solidarité fragilisée aujourd'hui par la course à l'individualisme cynique provoqué par l'avènement du capitalisme manoeuvrant et pédant, le sens d'assistance, d'aide et d'attention au frère qui est mis au ban de la société. C'est l'humanisme africain qui reste la seule et unique chance pour le monde entier devant la déshumanisation qui menace l'homme moderne. Cette valeur humaniste de la culture africaine est recherchée par d'autres peuples aveuglés par l'individualisme et le matérialisme aliénant qui réduit désespérément tout être humain en sisyphe. Cependant, la perte de cette valeur en Afrique laisse place aux guerres fratricides déplorables. L'Africain a le devoir urgent de rejoindre cette valeur culturelle et de ne plus considérer son acquis culturel comme manifestation d'un primitivisme aride et arriéré pour éviter le  « génocide des âmes » dont parle MBUMUA. Mécanisé, aveuglé par les nouvelles valeurs de la culture occidentale, l'homme africain a de quoi retourner à sa source. Face à cette aliénation culturelle sur tous les plans d'une façon subtile, il y a « nécessité impérieuse, urgente, d'une véritable révolution culturelle pour extirper toutes les manifestations du néo-colonialisme culturel nocif, pour secouer la tendance à l'imitation sans discernement ou le passéisme aveugle. Cette révolution implique à la fois révolution de la pensée, de la mentalité, et de l'action. » C'est l'urgence d'un retour à la source pour percer le mystère de cette valeur culturelle cachée dans les décombres de la ruine, de la crise des valeurs provoquée par la destruction cynique des cultures africaines qu'il prône. Frantz FANON n'est pas le seul à comprendre l'utilité de ces valeurs aujourd'hui quand il pense que : « les Nègres (...) constituent en quelque sorte l'assurance sur l'humanité. Quand les Blancs se sentent par trop mécanisés, ils se tournent vers les hommes de couleur et leur demandent un peu de nourriture humaine.» Evidemment, l'Afrique est le creuset des cultures car, toutes, elles partent d'elle et reviennent vers elle. Les recherches de Cheikh ANTA DIOP et de Théophile OBENGA l'attestent. Avec l'avènement de l'Internet, toutes les cultures du monde se trouvent en Afrique. Peuple ensoleillé où naquit la première civilisation, l'Afrique demeure une mosaïque des cultures grâce à la pléiade d'artistes, d'intellectuels et de chercheurs qu'elle met au service des peuples contemporains. Ce n'est pas un mauvais choix pour la France de désigner en 1998 un des chanteurs africains pour composer une mélodie adaptée à la finale de la Coupe du Monde de football de cette édition.

Les valeurs culturelles africaines sont loin d'être exhaustives. Le sens du respect, mis de côté par la perversité de la génération présente ; l'éthique et l'amour du prochain sont des vertus que la tradition africaine considère comme priorité des priorités.

Avons-nous raison de tourner le dos à cette culture qui exprime notre identité ? Non. Sinon nous serons perdus comme SAMBA DIALLO dont parle CHEICK HAMIDOU Kane dans L'Aventure ambiguë. Comment sortir de notre léthargie d'homme aliéné culturellement quand nous savons qu'en Afrique, on méprise encore les richesses culturelles nationales et l'on demeure indifférent à leur égard en attendant que le public occidental reconnaisse certaines d'entre elles et qu'on se hâte alors de consacrer et d'aduler? La tâche est longue et difficile, mais croyons d'abord en nous-mêmes et restons ce que nous sommes. Et avec Willon DILLON, disons : Africain, « Deviens ce que tu es » même si ta culture est menacée par des problèmes actuels dont elle ne peut se passer. L'essentiel est de les maîtriser afin de mieux les contourner.


Les problèmes culturels africains

Le contact avec l'extérieur a placé l'Afrique dans un abîme d'aliénation culturelle et a engendré l'incroyable poids de résignation et de fatalisme dans toutes ses sociétés déshéritées. Celle-ci est devenue un creuset où s'affrontent, se fondent et s'effondrent des « valeurs » multiples. Ceci a pour conséquence la perte de repères culturels, personnels, familiaux et sociaux. Étourdi et sourd dans un nuage culturel, l'Africain ne sait plus quelle direction prendre. MUDIMBE décrit cette situation comme une mouche dans une toile d'araignée :

« Lancée dans la modernité d'une histoire mondiale où elle a brusquement été projetée presque malgré elle, l'Afrique essaie aujourd'hui de relier son passé et son histoire aux impératifs encore obscurs pour elle de la dépendance économique ; cette dépendance qui la relie aux anciens colonisateurs. Des idéologies de développement l'enchaînent à des modèles étrangers dont l'application se fait selon les grilles qui ne tiennent compte ni de ses contradictions propres ni de ses problèmes réels

L'entrée dans le nouveau mode d'existence, dans la modernité fragilise, fragmente toute la société africaine. Les Africains restent divisés et partagés entre l'ethnocentrisme et le modernisme temporel et nécessaire. Séduits par les avantages de la civilisation occidentale, les Africains cherchent à s'adapter aux nouvelles formes d'existence. Inexpérimentés et ignorants, certains finissent par confondre la modernisation à l'occidentalisation, le progrès à la déculturation. TRAN VAN KHÊ décrit cette situation : « Les peuples colonisés cherchent à imiter ceux qui les ont dominés, persuadés de la supériorité des cultures de ceux qui les ont vaincus par la supériorité de leurs techniques. Ils finissent par confondre le progrès, la modernisation, avec l'occidentalisation. »

Les mutations que provoque ce contact avec l'extérieur placent les Africains devant une alternative inéluctable et provoquent la montée de trois types d'homme. D'une part, des conservateurs qui ont la nostalgie très poussée du passé ancestral et demeurent accrochés à la culture primitive ; d'autre part, une élite des intellectuels aliénés qui transforment leur culture en un simple objet de musée qu'ils regardent tantôt par curiosité, tantôt par moquerie du dehors et cherchent à la combattre par tous les moyens. Enfin, le troisième type, reste celui de la synthèse, cet Africain qui a su s'ouvrir aux nouvelles valeurs tout en demeurant lui-même sans s'assimiler et sans être assimilé. C'est ce type dont l'Afrique a besoin.

Nous notons, ici et là, que les traumatismes sociaux ont transformé nos mentalités et nous ont livrés à d'innombrables complexes qui sont des principaux symptômes de la myopie intellectuelle et dont souffrent les jeunes africains aujourd'hui. Devant ce phénomène d'acculturation, l'Africain désespère parce qu'il est entraîné et tiraillé par des courants multiples. Il ne rêve plus qu'à devenir  `` civilisé `', à `` s'européaniser''. « Il s'assimile, on l'assimile. » Les faits sociaux actuels, les besoins et les goûts quotidiens l'expriment mieux. Devant cette fuite d'identité de son être profond, l'Africain a à s'interroger sur son devenir dans le contexte présent pour se façonner une personnalité responsable et frayer des assises culturelles libératrices.

Sources: MBUMUA W. E., Démocratiser la culture, POUNOUKOU E. J., Église d'Afrique, Propositions pour l'avenir, mémoire de fin de cycle de Philosophie presenté au Grand Séminaire Saint Augustin de Maroua, JANHEINZ J., Muntu, l'homme africain et la culture néo-africaine, ATANGANA J., Op. Cit., FANON F., Peau Noire, Masques Blancs, TOWA M., Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, ZEA L., « Vers l'imprévisible,BLYDEN E., Christianity, Islam and Negro Race,TRAN VAN KHÊ,