La culture africaine, défis et perspectives (part 4)

Aliénation culturelle

Le contact de l'Afrique avec l'extérieur a transformé, déformé et détruit totalement la culture africaine authentique pour laisser place à une culture hybride qualifiée de chauve-souris. La culture à laquelle est lié fortement et étroitement l'avenir de l'Afrique est affectée et fait face à moult problèmes aujourd'hui. Ne pouvant s'en sortir sans une véritable autonomie vis-à-vis de l'extérieur, la culture africaine négocie pour son indépendance parce qu'elle se voit avalée, noyée par les nouvelles valeurs importées.

Devant le déferlement de la culture occidentale, l'homme africain se déculturalise. Cette transformation lui fait perdre son âme et ses origines. Ainsi, les efforts du modernisme et de la mondialisation se présentent chez l'Africain sous forme de complexes et divisent le continent en deux : d'une part l'Afrique des minorités représentée par un groupe de conservateurs qui se réclament gardiens de la tradition africaine. D'autre part, se hisse un groupe de modernistes véreux optant pour le changement radical de la culture africaine. Ce groupe est constitué des intellectuels africains aliénés par l'occidentalisation dans les façons de voir, d'être, de faire et de penser le monde. Ces pensées qui sont si souvent incompatibles avec les réalités africaines. Et là, se joue la crise d'une identité indéfinie.

Cette aliénation est tellement aiguë aujourd'hui qu'il suffit de jeter un regard critique sur nos États et gouvernements en place, sur le comportement de nos prétendues élites intellectuelles et guides du peuple pour s'en rendre compte. Tout reste calqué sur le modèle occidental au point de croire avec Jahn JANHEINZ que « l'Europe fournirait le modèle, l'Afrique une bonne copie ; l'une serait spirituellement dispensatrice, l'autre simple partie prenante. » Malheureusement, cette copie ne résout pas les problèmes liés à l'univers africain.

Nos chances d'épanouissement et de réalisation doivent être extraites de notre culture car les problèmes auxquels nous faisons face résultent presque tous de notre milieu vital. C'est sans doute cette aberration qui a amené René DUMONT à lancer un cri d'alarme l'Afrique noire est mal partie ; dans laquelle il pense que : « copier l'Europe actuelle plus développée, et précisément dans un domaine où elle paraît rarement exemplaire et se cherche péniblement, serait une erreur. » Dans ces contextes, planent l'inquiétude et l'incertitude sur le devenir culturel de l'Afrique si l'importance n'est pas accordée à ce problème d'aliénation. Dans le cas contraire comme l'a pensée Félix HOUPHOUET-BOIGNY, « nous serons loin d'être à la veille d'une autonomie culturelle tant que les gouvernements n'attacheront pas à la question l'importance nationale qu'elle mérite. » Cette question n'est pas uniquement celle de nos États, mais de tout Africain. Nous nous interrogeons alors si la résolution de ce problème d'aliénation doit passer par l'ethnocentrisme.

 

L'ethnocentrisme

Sentiment de repli sur soi, sur son ethnie, son groupe social, l'ethnocentrisme est l'une des tendances engendrées par le contact avec l'extérieur. Cette attitude de la prise de son ethnie comme centre du monde et de toute vérité n'épargne personne ; car toute rencontre avec ``l'autre'' nécessite une méfiance. Cette doctrine d'égocentrisme qu'organisent les cultures ou mieux les hommes de culture vis-à-vis d'un autre différent d'eux prend de plus en plus d'ampleur dans les sociétés minoritaires. Elle se justifie par la crainte de perdre les habitudes propres à soi.

L'ethnocentrisme se manifeste par les rivalités ethniques et trouve le tribalisme comme force centrifuge. Cet enfermement dans un ghetto culturel ethnique n'épargne pas le monde culturel africain.

Par crainte d'être absorbés par la culture de l'autre, d'abandonner les anciennes pratiques et traditions, nombreux sont ceux qui se plaisent aujourd'hui dans un ghetto culturel en Afrique. Mais comment l'Afrique peut-elle éviter le phénomène de la mondialisation où le monde est devenu un gros village ? Pour combien de temps vivra-t-on dans cet ethnocentrisme très vieux à notre goût et à notre temps si l'on doit participer à la réalisation de l'humanité ? Le repli sur soi appelle l'aliénation par des habitus considérés comme lois immuables. Là, il y a plus de dangers que d'avantages car la monotonie ne permet pas l'élaboration d'un esprit critique et synthétique. Et comme le remarquent LABURTBE-TOLRA et René BUREAU,

« Le risque de stagnation est accru par l'influence de la mentalité traditionnelle qui évite de remettre en question ce que la société a une fois pour toutes admis : La sanction sociale a l'autorité de la chose jugée. Les réputations usurpées, l'importance accordée aux titres, le « fétichisme » des diplômes, mettent et maintiennent ainsi en place de vastes nullités rayonnantes. »

Il y a ici risque pour l'Afrique traditionnelle de prendre pour idéal sa sagesse traditionnelle en rejetant les techniques nouvelles et la science pour produits étrangers. Le repli sur soi et le refus de toute ouverture aux nouvelles valeurs sont plus des dangers que des voies du progrès. L'enfermement sur soi n'est-il pas risque de mort ? Le risque est trop grand pour un peuple de s'enfermer sur lui. Et comme l'a remarqué Ebénézer NJOH MOUELLE, il y a risque de prendre sa culture comme parole de vérité et qu'« au fond, il y a de naïveté pour un peuple à penser que parce qu'il a toujours été d'une certaine façon, cette façon est bonne éternellement. C'est une attitude qui tourne le dos à l'idéal de créativité. » Plongé dans l'éternelle contemplation de son groupe d'appartenance, il est difficile à l'homme de s'élever à l'universel, de porter un regard critique et interrogatif tant sur ses coutumes, ses traditions qui pèsent sur lui que sur son devenir. Or l'épanouissement demande une remise quotidienne en question de la manière d'être et de faire de soi vis-à-vis de celle de l'autre. Or la tradition interdit toute critique à l'endroit des moeurs établis par la société. C'est ce qui est contraire au progrès et à la liberté humaine. Lamine DIAKHATE n'en dira pas moins dans ses propos : « S'il n'y a point d'esprit critique, il n'y a pas de progrès. Et l'on se complait facilement dans le confort paresseux de l'opinion, de l'à-peu près. L'on se complaît dans la stagnation. Or la stagnation est contraire à toute vie. Le lot de la vie humaine est le progrès. Or le progrès est contraire de désintégration. » Le progrès a toujours été le résultat des crises engendrées par le choc des civilisations. L'ethnocentrisme demeure ainsi un frein, voire un obstacle à l'accomplissement total de l'humain. Car, il ne permet pas à l'homme de sortir de son groupe pour contempler, emprunter et intégrer dans ses manières de faire les bonnes habitudes de l'autre. Immergé dans cette situation d'atrophiement, d'avilissement et de soumission aux tabous, l'homme perd les repères du bon sens et de son existence en se complaisant dans la misère objective dont fait état NJOH MOUELLE. Cette tendance égoïste d'ethnocentrisme émiette et particularise les groupes. Dans ces circonstances, l'homme devient prédateur de son semblable. Au lieu que les diversités culturelles demeurent une source d'enrichissement et de progrès des peuples, l'ethnocentrisme les transforme en une organisation tribale. La culture, loin d'être une force libératrice de l'homme devient par-là même une servitude.

De tels systèmes sont appelés à disparaître. Nous ne sommes pas sans ignorer les valeurs culturelles traditionnelles nécessaires à notre épanouissement, à notre devenir existentiel dans ce monde où tout se déshumanise, mais nous nous attaquons aux pratiques asservissantes de nos cultures. Ainsi, l'ethnocentrisme est un mal social que l'Africain doit combattre à tout prix s'il veut entrer de plein pied dans l'histoire du monde et faire route avec le reste de l'humanité. De cette manière, il doit considérer la culture comme un élément réformateur comme l'a pensée Joseph KI-ZERBO : « La culture n'est pas une compte en banque qui serait immobilisée, mais une sorte de tissu vivant qui comporte des éléments qui sont des fleurs et des fruits. Il nous appartient d'ELAGUER ces éléments sclérosés pour mettre en valeur tous les éléments sains qui peuvent être côtés honorablement dans la bourse internationale des valeurs humaines. » C'est un appel à tous ceux qui considèrent la culture comme une panacée. L'ouverture et la collaboration interculturelles sont une richesse et un gain bénéfique pour les peuples concernés. On ne perd rien à apprendre des autres ni même à leur offrir ce qui nous a déjà servi. La charité est une vertu tandis que l'égoïsme et l'avarice sont des vices. Aucun peuple ne peut prétendre avoir le monopole de la sagesse. Toute culture qui s'enferme sur elle-même est appelée à mourir. Pour survivre, la culture africaine doit se nourrir uniquement des valeurs positives provenant d'elle-même et des autres cultures qu'elle côtoie et admire.

Le phénomène d'acculturation

L'acculturation est l'un des phénomènes engendrés par le contact des cultures évoluant sous l'effet des mutations, des transformations causées ça et là par des emprunts réciproques. Parodiant Achiel PEELMAN, disons que l'acculturation, processus dynamique dans lequel s'engagent les cultures, provoque des conséquences importantes, variées dans nos sociétés avec : emprunts réciproques des éléments nouveaux, imitation, transferts symboliques, nouveaux développements et syncrétisme.

Cependant, ce phénomène laisse malheureusement autant d'impasses ou de déviations des routes fécondes conduisant au génocide culturel et laisse, par ce fait, libre cour à l'ethnocide.

Le fait est présentement réel. Le pape JEAN-PAUL II y voit un phénomène de déracinement, de déstabilisation des structures sociales, de vastes proportions, soutenu par de puissantes campagnes médiatiques véhiculant des styles de vie, des projets sociaux et économiques, une vision d'ensemble de la réalité qui rongent de l'intérieur divers fondements culturels et de très nobles civilisations. Puis en raison de leur forte connotation scientifique et technique, les modèles culturels de l'Occident apparaissent fascinants et séduisants, mais révèlent malheureusement, avec une évidence toujours plus grande, un appauvrissement progressif dans les domaines humaniste, spirituel et moral.

Demeurant d'une part une occasion pour la purification de la culture africaine à la lumière des nouvelles valeurs, l'acculturation est d'autre part une pieuvre qui a vidé la culture africaine de sa substance grise. Elle a fait que pour l'élite africaine « la référence à la culture nègre, au-delà de l'alibi, l'expression d'un remord sincère, mais c'est aussi, par réaction d'orgueil, la revanche du petit. » Ce phénomène déstabilisateur des couches sociales africaines traite aujourd'hui la culture africaine de dérobade psychologique et de drogue. Quelques unes de ces instances culturelles dénaturées et vouées à la perdition restent les langues et l'art en Afrique. Au sens d'Alpha SOW, les méthodes occidentales transférées en Afrique et incompatibles avec l'univers social africain font de l'Afrique, « l'esclave d'une pensée et d'une vision étrangère du monde. » Ce phénomène d'acculturation est manifeste en Afrique parce que nos modes de vie et nos habitudes d'aujourd'hui sont importés. Jetons un regard critique sur l'usage de nos langues afin de comprendre s'il y a lieu d'espérer.

 

Les langues africaines

Élément fondamental, pilier de la culture, la langue reste la manifestation la plus haute de la culture d'un peuple donné. La diversité ethnique et culturelle est d'ordre linguistique car c'est à travers sa langue qu'un peuple ou un ethnie se définit, s'identifie et se reconnaît comme tel par rapport aux autres. Toute diversité humaine se joue à ce niveau élémentaire de la culture.

Avec des forums aujourd'hui démultipliés de la francophonie ou mieux « francophobie » et du Commonwealth, cette dimension linguistique culturelle semble s'effriter de plus en plus en Afrique laissant place à la naissance des petits africains français ou anglais coupés de leur source linguistique. Le constat est réel et passe presque inaperçue. Au milieu d'une mosaïque des peuples africains le phénomène d'extinction des langues est fort palpable. Ce qui entraîne la réduction des Africains dignes de ce nom à l'apathie des peuples en voie d'extinction.

Sous l'effet de la déculturation, l'abandon des langues africaines est inquiétant. Car la disparition des langues s'accompagne de la perte de la vision du monde de tout un peuple c'est-à-dire de sa sagesse. « L'abandon des langues équivaut [...] à une perte de la culture (...). » Il suffit qu'un regard se promène sur nos jeunes africains pour toucher ce fait du bout de doigt. Les citadins en sont les grandes victimes. Combien d'eux connaissent quelque chose de leur culture, leur langue maternelle ? Combien en parlent, combien de déracinés en fabriquons-nous toutes les fois où nous n'avons pas voulu faire acquérir la connaissance de nos langues à nos enfants?

À l'école, le fait est encore aigu et crucial. L'abandon actuel que subissent nos langues laisse surprises, frustrations et anxiété aux générations futures qui étudieront l'histoire de leur peuple en d'autres langues. La surprise sera grande. V.Y. MUDIMBE constate et souligne que :

« Le jeune africain va apprendre une langue étrangère qui lui permettra, selon les normes intellectuelles consacrées, de communier aux valeurs d'une tradition et d'une culture insigne, certes, mais étrangers. Et lorsqu'un jour, il sortira du Lycée, il s'interroge sur sa propre histoire et le passé de son milieu, c'est avec regard fortement marqué qu'il lira, le plus souvent en langue étrangère, le destin passé des siens, sa propre condition dans le présent et les perspectives futures de sa terre et de sa culture. »

Et comment leur demandera-t-on d'être ce qu'ils doivent être quand, dans la situation actuelle, nous avons fait d'eux des acculturés, des aliénés et des dépersonnalisés prêts à ingurgiter le patrimoine culturel de l'autre au détriment du leur ?

L'éducation aux langues étrangères à savoir le français, l'anglais, l'allemand ou l'espagnol imposée à nos enfants est un risque pour l'avenir de la culture africaine. Pendant l'enfance, l'acquisition de la langue maternelle et autres langues est d'une grande importance. C'est à partir de là que se formera en lui le sens de son appartenance à un groupe social, l'acquisition de sa racine et de la formation de son identité culturelle. Nul n'ignore en effet que « pour l'enfant, apprendre la langue maternelle, c'est à la fois se constituer comme personne distincte et s'identifier à une culture. » Connaissant sa langue en profondeur, on serait heureux de pouvoir connaître plus la signification et les extensions de certaines notions philosophiques en les explicitant davantage en sa langue. Savoir que « Abeng » traduit le beau dans toute sa dimension en Ewondo ; « mehele », la morale en kapsiki et « Wud », l'amour vrai en Guiziga, ... est une grande richesse pour les peuples qui liront et comprendront ces notions en leur langue. L'urgence de la reconquête de notre identité culturelle à ce niveau doit passer « par une étude épistémologique et historique de nos langues [...] toutes nos langues font référence à des formes littéraires, des symbolismes et des techniques de production de biens et services. » L'apprentissage de ce qui constitue le suc culturel est une richesse pour notre devenir ; ce qui éviterait la production des déracinés et des défroqués. Et si aujourd'hui Albert TEVOEDJRE a pu dire avec regret que : « si j'étudie avec intérêt une langue aussi parfaite que le français, je regretterai toujours d'avoir été obligé d'apprendre d'abord le français, de penser en français, d'ignorer ma langue maternelle ; je déplorerai toujours qu'on ait voulu faire de moi, un étranger dans ma propre patrie !», c'est qu'il a découvert par la suite la richesse de sa langue maternelle et qu'il a trouvé une nécessité d'apprendre cette langue. Dans ces situations, on peut espérer que le génie africain saura s'exprimer librement et imposer sa marque à travers quelque langue que ce soit comme la pensée occidentale a su trouver son originalité à travers la forme latine imposée par le colonisateur romain. On accédera ainsi à une richesse universelle par ces langues africaines par la saisie en elles de l'universel et à une assise d'envol pour la réalisation de l'homme africain. Car, éléments moteurs et essentiels de notre culture, nos langues africaines nous permettent d'accéder à l'héritage de ce que nous a légué le passé, de ce que compose pour nous le présent et de ce que sera fait notre avenir. La pérennité de nos cultures dépend d'elle. Elle nous lie et reste un fil conducteur sur lequel nous devons nous accrocher pour notre épanouissement total.

La réhabilitation des langues africaines doit interpeller chacun. La révolution culturelle doit avoir pour but principal cette tâche dans l'élaboration de l'homme total, désaliéné, libre de toute contrainte, prêt à participer à la révolution des esprits et capable d'organiser sa vie pour le progrès par l'accès aux techniques. Conscients de cette nécessité de conservation des multiples langues africaines (environ 1500) qui disparaissent sous nos yeux, bon nombre des pays du continent noir, au moyen de l'Internet, se sont évertués à créer des sites d'apprentissage de ces langues : le lingala, le swahili, le wolof,...Certaines universités occidentales en ont fait des filières. Un exemple qu'il faut copier dans nos propres universités. Paradoxalement, c'est en parlant français que nous nous sentons vraiment des Africains.

L'Afrique est appelée sans doute à s'ouvrir, à échanger avec les autres continents sous peine de périr dans l'isolement. Elle doit apprendre aussi d'autres langues qui lui sont étrangères. Cependant, l'apprentissage de ces langues étrangères ne doit pas la conduire au mépris de ses langues maternelles qui, du reste, constituent sa fierté et sa richesse culturelle.

Tout comme la religion et la langue, l'art reste une des expressions les plus hautes de la culture d'un peuple. Il exprime la vie du peuple, sa manière d'être, sa vision du monde.

En Afrique, l'art symbolise la vie concrète de l'univers cosmique. De manière traditionnelle, il excelle dans la musique, la danse et la sculpture sous toutes les formes. Il remplit une fonction symbolique et ne reste pas une simple copie du cosmos. Il est étroitement lié à la vie. L'art africain traditionnel est vie, langage et ne connaît pas tout ce qu'accorde le monde moderne à l'art au sujet du goût, de l'esthétique. La question de son esthétique est une question de vie et non de l'ornement et de la beauté simple ou de divertissement. Il va au-delà des simples représentations. L'essentiel dans l'art africain est non la forme, mais ce qu'il représente et transmet comme message aux yeux des Africains. Comme l'ont remarqué LABURTHE-T. P. et BUREAU René,

« Ce qui est essentiel est le nom ou la fonction que l'on donne à l'objet, son sens, ce qu'il représente; même faite de bois (matière la plus noble parce que vivant) une chose ne peut que désigner un être sans jamais s'identifier à lui. C'est pourquoi l'art africain est éminemment symbolique, bien que l'accent mis sur les symboles le rende en même temps expressionniste. »

Cette dimension où s'exprime l'essentiel de l'art africain se trouve aujourd'hui escamotée et a rendu cet art incompris.

Dans l'ancienne Afrique, encore pleine de ses richesses, l'art servait de lien entre le sacré et le profane, entre les vivants et les ancêtres, entre l'homme et le Transcendant. Il devient ainsi l'existence générale tant d'ici-bas que de l'au-delà.

Aujourd'hui, considéré comme objet des fétiches, l'art traditionnel telle la sculpture se dénature, perd sa signification profonde. Il s'en va en lambeau avec la vision du monde africain, la sagesse, les langues et les religions. On n'y accorde plus d'importance sinon quelques amateurs touristes venus de l'autre bout du monde. Au plan sculptural, l'art traditionnel est rangé en objets de musée et d'ornement. Et combien d'Africains l'utilisent même pour ces buts ?

Le contact avec l'extérieur a dépouillé l'art africain traditionnel de son prestige, de sa valeur et de ses fonctions. Le fait est très palpable dans nos danses traditionnelles modernisées, nos musiques traditionnelles vidées de leur sens pour laisser place aux bruits pédants. La danse traditionnelle est devenue un simple folklore ou même un classicisme mal assimilé alors qu'il y a quelques laps de temps, elle exprimait la vie quotidienne de l'homme noir. Aujourd'hui, la question de survie a pris le devant sur le génie créateur de l'artiste africain. Or tout ce qui est lié à l'art comme moyens de subsistance le dévalorise davantage lorsqu'il faut créer une oeuvre d'art simplement pour se faire de sous. Le phénomène bat son plein dans tout le Tiers-Monde. Et TRAN VAN KHE l'a si bien remarqué en ce qui concerne la musique :

« L'acculturation, véritable ``épidémie'' pour les traditions musicales des sociétés non industrielles, a provoqué beaucoup de désastres parce que les Asiatiques et les Africains se tournent vers l'occident et y puisent des éléments, non pas nouveaux et constructifs, susceptibles de revigorer leurs propres musiques, mais surtout les éléments incompatibles avec les principes fondamentaux des musiques traditionnelles de l'Asie et de l'Afrique. »

L'art africain s'abâtardit pour devenir simple exaltation de la subjectivité. Cet art n'est plus engagé. Il est donc nécessaire que nous puissions revenir aux significations les plus profondes de ces arts africains. Avec LABURTHE-T.P. et René BUREAU, l'espoir renaît car « la musique et la danse africaines relayées par l'Amérique du Sud et du Nord, apportent une contribution capitale à la civilisation moderne. Non seulement au niveau populaire, mais aussi dans la musique savante (la création du monde de DARIUS MILHAUD ; recherches polyrythmiques d'Olivier MESSIAEN, etc....). » Aussi, nombre d'artistes africains ne destinent-ils pas leurs arts tant dans la peinture, la sculpture, la littérature que dans la musique au service du peuple pour la liberté, l'épanouissement de l'univers humain ?

L'oeuvre artistique ne doit nullement demeurer en marge des luttes que mènent les Africains pour leur indépendance culturelle. Artistes de toutes sortes : écrivains, musiciens, sculpteurs doivent exprimer leur génie créateur pour les intérêts du peuple, la conscientisation et la moralisation du peuple. Ces artistes doivent cesser d'être des griots et des mendiants en quête de survie. L'art africain ne doit pas se réduire au plagiat ni même au mimétisme. Pour remédier à cette situation, les artistes africains doivent s'inspirer des réalités africaines et puiser dans leurs traditions ce qu'il y a d'original et de marque. La seule clé du succès d'un artiste est le travail quotidien. Les jeunes talents doivent s'inspirer des anciens tout en cherchant à les dépasser. Un vieil adage africain précise bien « Qui ne sait pas tailler un piquet, doit s'inspirer de l'oreille du chien. »


Synthétisme culturel

L'homme contemporain tant en Afrique que dans le reste du monde se veut être un produit de synthèse culturel. Il veut être assorti du nihilisme moral de la modernisation. Il doit être l'homme qui sait aller à la rencontre de l'autre. Comment un tel projet est-il réalisable ? Dans la poussée vertigineuse du matérialisme et du scientisme parfois avilissante, en face de laquelle « les consciences sont comme obscurcies, incapables de distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste, le bien du mal », il appartient à l'homme moderne et surtout à l'Africain de prendre du recul, de se placer sur l'orbite des valeurs culturelles des peuples afin de sélectionner les traits culturels constructifs tant dans sa culture que dans celle de l'autre. Une prise de conscience s'impose alors sur les différentes « valeurs » culturelles de notre temps. C'est conscient de cette nécessité que le pape Pie XII interpelle chacun en ces termes : « Il vous appartient, Messieurs de discerner parmi les influences innombrables et tellement mêlées, qui vont et viennent, entre l'Europe et l'Amérique, celles qui sont vraiment constructives et se révèlent, utiles au progrès moral et spirituel des peuples en présence. » Un tel esprit de discernement permettra l'avènement d'un visage authentique de l'homme avec l'apparition d'une personnalité vraie et non falsifiée. Sachant les valeurs culturelles dépersonnalisantes et aliénantes, l'homme nouveau cherchera à décoloniser sa mentalité pour aspirer aux valeurs absolues.

Il s'agira ainsi pour l'Africain de reconquérir ses valeurs culturelles perdues, ses attributs niés et perdus pour agir dans la dignité et la confiance en soi. Le respect de sa culture est ainsi pointé mais qui ne doit pas sous aucun prétexte s'ériger en « valeurs-refuges » pour mettre la modernisation de côté. Avec MBUMUA, il est évident que le respect de la culture implique à coup sûr « la valorisation de la personnalité culturelle pour que la société en voie de modernisation n'éprouve pas de déséquilibres traumatisants par des emprunts ou la greffe des modèles culturels dominateurs et aliénateurs. » C'est l'avènement d'un type d'homme africain enraciné dans sa culture, capable d'emprunter sans complexe les modèles étrangers et les faire siens. Ce nouvel homme saura éviter les déviations et les crises pénibles. Il réinterprétera les traits culturels nouveaux qu'il veut introduire dans sa culture. Il se débarrassera des adjonctions culturelles étrangères inutiles liées à la civilisation rétrograde.

Un vibrant appel est lancé aux dirigeants africains pour qui le développement se résume en un emprunt inconscient des modèles étrangers, modèles qui ne répondent pas dans la plupart des cas à l'accroissement dynamique de nos peuples.

Pour tout dire, l'Afrique a besoin aujourd'hui d'un homme de synthèse. Pour cela, la révolution culturelle avec MBUMUA doit nous permettre de « réinventer l'homme et son comportement devant la vie, de créer des rapports plus harmonieux, plus libres, plus confiants avec la jeunesse dont l'intégration au processus de la quête collective d'un meilleur avenir doit être un souci constant. » Pour l'élaboration d'une jeunesse qui soit capable de prendre en compte son passé, son présent et son futur dans son épanouissement quotidien, il faut que du passé au présent, un fil conducteur soit établi ; lien grâce auquel elle reconnaîtra toujours son identité et celle de la réalité mouvante et changeante. Dans ce cas, elle fera un tri des valeurs traditionnelles et modernes propices à l'éclosion de son être, à son accomplissement. Cette réalisation porteuse d'espérance nécessite la promotion de la culture africaine basée sur des réalités concrètes africaines. Le synthétisme culturel avec la mise en oeuvre des différentes valeurs culturelles donnera lieu à l'avènement d'un développement efficace et sincère de l'Afrique contemporaine. Ces différentes valeurs doivent être en étroite relation avec les réalités endogènes du continent.

Sources: MBUMUA W. E., Démocratiser la culture, POUNOUKOU E. J., Église d'Afrique, Propositions pour l'avenir, mémoire de fin de cycle de Philosophie presenté au Grand Séminaire Saint Augustin de Maroua, JANHEINZ J., Muntu, l'homme africain et la culture néo-africaine, ATANGANA J., Op. Cit., FANON F., Peau Noire, Masques Blancs, TOWA M., Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, ZEA L., « Vers l'imprévisible,BLYDEN E., Christianity, Islam and Negro Race,TRAN VAN KHÊ,