La culture africaine, défis et perspectives (part 5)

VOIES ET PERSPECTIVES DE LA PROMOTION

L'évolution des cultures laisse présager un enjeu décisif pour l'avenir du monde et de toute l'humanité. La culture semble orienter les projets de l'homme. Mais force est de constater que ces cultures se dégradent et se vident de leur sens, de leur contenu moelleux et de leurs valeurs chez beaucoup de peuples africains. Provoquée par les médias qui ont endormis les consciences, cette dépendance inquiète quant à l'avenir culturel de l'Afrique et l'évolution morale. En ce sens, le constat de Hervé CARRIER est pertinent : « L'une des inquiétudes les plus fréquemment exprimées est le fait que l'importation continuelle des programmes audio-visuels finit par créer une véritable dépendance culturelle, engendrant une grande aliénation de la culture propre, souvent aussi une sérieuse dégradation des valeurs morales et un ébranlement des institutions traditionnelles, surtout dans la famille. » Face à un tel danger, la nécessité pour l'Afrique de promouvoir sa culture, d'orienter autrement sa politique culturelle n'est pas à démontrer. Cette promotion culturelle donnera lieu à une redéfinition de notre politique culturelle et à diffuser cette culture par le moyen de l'éducation permanente des jeunes et des adultes. Ceci permettra aux jeunes africains de s'imprégner des valeurs humaines et ultimes de leur culture pour éviter la situation actuelle de nos élites où un séjour en France donne lieu à une affectation à la capitale ou la situation d'un moniteur du Nord-Congo qui, après un seul stage ne fait plus de tournées en brousse, ne quitte plus ni bureau, ni veste, ni cravate qui sont gardées par des ministres et des membres du cabinet, même quand la chaleur d'étuve les rend insupportable.

Somme toute, avec le temps, cette diffusion des cultures par les Etats conduira probablement vers l'imprévisible qui se dessine sous le nom d'une homogénéisation culturelle. L'attention à ce qui constitue la matrice humaine (la culture) permettra à l'Afrique de s'intégrer, de s'adapter comme telle, belle créature divine ; ce qui évitera sa duplicité honteuse, sa tendance à prostituer sa culture. Par ailleurs, l'intégration culturelle constituera pour le continent noir une source de valeurs où peuvent s'abreuver des nations aujourd'hui étourdies et sans humanité, des nations perverties et que l'amour, l'hospitalité, la contemplation, le sens de l'humain et du divin encore présents en Afrique peuvent guérir. L'intérêt accordé à sa culture démasquera sans doute l'homogénéisation culturelle que prône la mondialisation.

 

La nouvelle orientation de la politique culturelle africaine

La configuration mondiale actuelle suscite de nombreuses inquiétudes : terrorisme, homosexualité, guerre, pédophilie, surexploitation des enfants, corruption, misère morale et dépravation de toutes sortes. Cette nouvelle face du monde doit nous amener à veiller aux grains, à redéfinir notre politique culturelle suivant les problèmes prioritaires de notre milieu. Cette redéfinition doit signifier pour nous d'abord un renoncement à nos intérêts égoïstes. Et dans ce sens, le rôle de l'Etat sera de faciliter la créativité et la croissance culturelle de toutes les composantes de la société sans exclusion ou préjudice. Cette orientation donnera à notre culture l'occasion de se mondialiser, de trouver à travers chacun de nous « une identité rayonnante, une identité attrayante » aux yeux des autres. Dans cette perspective, la politique culturelle gagnerait de vastes secteurs gouvernementaux où se revèle la culture. Cette politique touchera ainsi à toutes les dimensions de la vie en mettant l'être humain au centre comme valeur à réaliser et à épanouir. La promotion de la culture africaine passera par la nôtre qui doit témoigner de la valeur et de l'importance que nous accordons à cette culture. C'est dans ce sens que Marcien TOWA affirme que : « notre mode d'être, c'est nous-mêmes en tant que nous voulons nous affirmer et nous faire reconnaître par nos oeuvres. » La politique culturelle doit avoir pour objectif l'encadrement des jeunes, encouragement et multiplication des rencontres, des forums culturels des jeunes, des échanges culturels. Mais le constat actuel est pertinent avec les gouvernements ambigus de l'Afrique. Les démagogies quotidiennes, le détournement permanent des deniers publics, sans perdre de vue les campagnes électorales et les élections truquées, témoignent de la mauvaise politique de la gestion de la chose publique. Vieux ou jeunes, nous sommes tous responsables. Fascinés et absorbés par l'Occident, nos élites et dirigeants doivent se vêtir de l'africanité pour promouvoir cette culture. Félix HOUPOUET-BOIGNY dénonce ce fait en ces termes : « Nulle part en Afrique on a encore une structure politique tirée des réserves traditionnelles ; tout fut calqué sur l'organisation du colonisateur. A ce jeu, on reste intellectuellement colonisé et on peut dire que `'l'oiseau noir n'a fait qu'occuper le nid abandonné par l'oiseau blanc''. » Pour combler ce vide, une voie se fraye avec Alpha SOW, pour qui « nos autorités gouvernementales devront définir une politique culturelle et élaborer une charte nationale de la culture garantissant le respect, la dignité, l'égalité et la promotion des langues et cultures de toutes les communautés nationales et précisant les modalités de mise en valeurs de ces principes. » Mais comment y parvenir concrètement ?

Pour cela, l'école reste le lieu du jeu. Elle est le lieu où se développe la pépinière des élites africaines de demain. Nous proposons qu'il y ait dans nos écoles une refonte du système éducatif et une nouvelle élaboration des programmes adaptés aux réalités africaines. Ceci permettra de sortir, de libérer les jeunes africains abrutis par une mentalité figée, occultée et aveuglés par des normes d'enseignement occidental contraires à nos réalités et que nous prenons pour idéal et seul tremplin pour notre réalisation.

Dans l'enseignement, des valeurs culturelles telle l'hospitalité, la sagesse et l'humanisme donneront l'occasion aux jeunes d'exprimer librement leur génie. La refonte de la pédagogie du système actuel d'enseignement évitera que les jeunes soient « en face d'un enseignement trop général, trop désincarné, trop livresque, n'intégrant pas suffisamment la technique, la technologie, le scientifique et se développant sans réellement tenir compte des réalités du milieu. » Cela donnera libre cour à une jeunesse prête aux innovations et culturellement libérée des complexes. De cette manière, l'art deviendra ainsi l'expression fondée de la culture locale. Les jeunes relèveront alors le défi, incarneront ce qui nous a échappé. CHEICK Hamidou KANE nous apprend dans ce sens que : « nos meilleures graines et nos champs les plus chers ce sont nos enfants. » La réalisation de ce rêve dépend de la révolution de nos mentalités et de nos cultures.


L'Education permanente

L'éducation joue un rôle important dans la réalisation de l'espèce humaine. Elle nous arrache à des formes d'asservissement, de l'animalité et d'agressivité pour nous donner le sens réel du pourquoi de notre existence. L'homme est ainsi fruit de l'éducation. C'est pourquoi il faut inviter les jeunes dès le bas âge à une véritable formation de leur personnalité sur les valeurs essentielles de l'humanité : élever à un haut degré le sens de l'être sur les ``valeurs'' illusoires. L'acquisition d'un esprit éclairé est un remède à la course au matérialisme qui classe l'humain au garage au profit d'un égoïsme exacerbé et insignifiant. Mais comment faire pour promouvoir ces valeurs galvaudées aujourd'hui ?

La promotion culturelle passe par une éducation permanente tant des jeunes que des adultes. C'est la raison pour laquelle MBUMUA W. pense que : « la révolution culturelle se confond avec la révolution éducative, c'est-à-dire elle aboutit nécessairement à une refonte radicale de la philosophie et du système éducatif. » Il y a urgence de l'action éducative pour ne pas se trouver avec des jeunes acculturés, déracinés, coupés de leur source et emportés totalement par la culture étrangère qui n'offre pas toujours des valeurs dignes de ce nom. L'objectif de cette action n'est pas de préserver l'Africain traditionnel, ni d'en faire un ``Européen'', mais de créer l'Africain moderne capable d'intégrer tous les éléments occidentaux qui répondent aux exigences de la vie contemporaine dans la tradition autochtone rationnellement thématisée au sens de JANHEINZ J.. La promotion de notre culture et l'élaboration d'un Africain digne doivent avoir pour base l'éducation de nous-mêmes et des jeunes africains plongés pour la plupart dans les imitations serviles, dans les errements et le dédoublement. L'éducation culturelle doit ainsi nous permettre de nous enraciner dans notre culture, de nous moderniser sans nous renier. Ainsi, avec l'éveil de la conscience se formera une jeunesse africaine moderne digne qui ne sera plus « une jeunesse falsifiée, déracinée, dédoublée. » Seule l'éducation fera de nous ce que nous serons, ce que sera notre culture.

Malheureusement, cette éducation est très minée en Afrique. Le système éducatif ne répond pas aux exigences africaines. C. HAYFORT l'a remarqué en notant que : « Le vrai problème de l'Africain consiste à développer ses possibilités entant qu'Africain... Les méthodes qui sont jusqu'ici utilisées sont absurdes parce qu'elles ont été transplantées sur le terrain sans tenir compte de l'homme noir. » Il faut l'introduction des valeurs culturelles humanistes dans l'enseignement scolaire. Nos systèmes éducatifs doivent tenir compte de ces valeurs culturelles pour répondre aux besoins et aux réalités africaines. Cette façon arracherait le jeune africain du « ``bovarysme'' culturel qui conduit une société à perdre confiance en elle-même et à chercher ailleurs les éléments de son accomplissement. »

L'éducation se veut d'abord familiale. Les parents doivent être des pionniers de l'éducation de leurs enfants. Au sens de Hervé CARRIER, la famille doit « dans chaque projet de politique culturelle, être considérée comme le fondement privilégié où se communique et s'enrichit la sagesse populaire, où se cultivent les valeurs éthiques et spirituelles qui confèrent toute sa dignité à la culture vivante. » L'accent doit être mis sur l'éducation de base qui commande et qui est responsable de notre devenir existentiel. Car la personne dès sa naissance acquiert et intériorise les aspects de sa culture dans sa société qui le moule.

La situation des jeunes dans nos sociétés urbaines déstructurées, dépassées et décontenancées par le rythme de la mondialisation nous laisse voir une jeunesse médiocre, désorientée et éprise d'une éducation pauvre en valeurs humaines. Cette situation doit nous interpeller. Il y a intérêt pour toutes les sociétés africaines à réviser leur politique culturelle pour l'élaboration d'un type d'homme qui saura conduire l'Afrique vers sa destinée. Lié étroitement à la culture, le développement en Afrique a besoin de la culture africaine pour se réaliser. Cela implique une mise à jour des valeurs culturelles tant africaines qu'étrangères correspondant aux exigences de l'univers africain. C'est pourquoi dans la révision de sa politique culturelle intérieure et extérieure, l'Afrique ne doit pas seulement promouvoir ses valeurs traditionnelles, mais aussi les nouvelles valeurs. Il faut alors initier les jeunes africains à leur culture dès leur jeune âge.

Dans le processus de réalisation de ce noble projet de société, les philosophes africains doivent jouer le rôle d'éclaireurs et d'éveilleurs de conscience et inviter la masse à un regard critique sur les anciennes et nouvelles ``valeurs''. Pour y parvenir, nos philosophes doivent se libérer d'abord du griotisme encouragé par nos gouvernements malades du culte de la personnalité. La culture cessera alors d'être un simple outil de divertissement pour devenir la condition sine qua none de l'épanouissement totale comme pense Hervé CARRIER : « la culture donne à l'homme la capacité de réflexion sur lui-même. C'est elle qui fait de nous des êtres spécifiquement humains, rationnels, critiques et éthiquement engagés. » C'est par la culture que l'homme se libère de toute frustration et s'hominise réellement. En effet, il ne faut jamais l'oublier, les jeunes sont les fers de lance, la sève de chaque peuple. Ce sont eux qui prendront en main la destinée de l'Afrique. La nécessité d'une réflexion profonde sur les problèmes socio-culturels que connaît aujourd'hui ce continent conduira à une jeunesse réussie, aguerrie face aux enjeux du monde à venir. Cette jeunesse éclairée et mature comprendra aisément que la science et la technologie ne sont que fille d'un environnement donné et qu'il faut les domestiquer comme facteurs du progrès et non d'autodestruction.

 

Sources: MBUMUA W. E., Démocratiser la culture, POUNOUKOU E. J., Église d'Afrique, Propositions pour l'avenir, mémoire de fin de cycle de Philosophie presenté au Grand Séminaire Saint Augustin de Maroua, JANHEINZ J., Muntu, l'homme africain et la culture néo-africaine, ATANGANA J., Op. Cit., FANON F., Peau Noire, Masques Blancs, TOWA M., Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, ZEA L., « Vers l'imprévisible,BLYDEN E., Christianity, Islam and Negro Race,TRAN VAN KHÊ,