Lumumba ou la foi dans l’amitié et la fraternité trahie !

Lumumba


Au début de l’An 2 de notre troisième lutte d’autodétermination, il nous paraît important de relire l’une des pensées les plus riches de notre héritage politique : la pensée de Patrice Emery Lumumba. Elle pose les conditions de la consolidation d’une véritable indépendance politique tout en éveillant l’attention sur les limites d’un discours convenu sur les valeurs fondatrices du vivre-ensemble. Elle initie un débat d’ idées toujours actuel et auquel les forces impérialistes ont opposé une fin de non-recevoir.


Lutte pour l’égalité, l’amitié et les manœuvres impérialistes

Dans sa lutte pour l’émancipation du Congo et de l’Afrique du joug impérialiste, Patrice Lumumba porte en lui un noble désir : voir les pays africains accéder à leur souveraineté nationale et traiter avec les autres pays du monde en partenaires égaux, en amis. Ce désir est permanent à travers ses différents textes.

Dans son discours du 30 juin 1960, Patrice Lumumba est d’avis que l’indépendance du Congo « est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique , pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal. » (C. Onana, Ces tueurs Tutsi. Au cœurs de la tragédie congolaise, Paris, Duboiris, 2009, p. 69) Avant cette date, en 1959, dans son discours d’Ibadan du 22 mars, Lumumba note : « Si les gouvernements colonisateurs comprennent à temps nos aspirations, alors nous pactiseront avec eux, mais s’ils s’obstinent à considérer l’Afrique comme leur possession, nous serons obligés de considérer les colonisateurs comme ennemis de notre émancipation. Dans ces conditions, nous leur retirerons avec regret notre amitié. » (« Africains, levons-nous ! » Discours de Patrice Lumumba prononcé à Ibadan (Nigeria), 22 mars 1959, Paris, Ed. Points, 2010, p. 13-14) Les luttes pour les indépendances africaines ont-ils pris le temps nécessaire pour que les gouvernements colonisateurs comprennent les aspirations des Africains ? Etait-il nécessaire pour eux de les comprendre ? Est-ce à eux qu’il appartenait de comprendre ces aspirations ou aux Africains eux-mêmes et leurs alliés possibles ? En effet, Lumumba voudrait que les Occidentaux comprennent que « l’amitié n’est pas possible dans les rapports de sujétion et de subordination. » (Ibidem, p.14) Il voudrait aussi que Les Européens sachent et se pénètrent de « cette idée que le mouvement de libération que nous menons aujourd’hui à travers toute l’Afrique n’est pas dirigé contre eux, ni contre leurs biens, ni contre leur personne, mais simplement et uniquement, contre le régime d’exploitation et d’asservissement que nous ne voulons plus supporter. S’ils acceptent de mettre immédiatement fin à ce régime instauré par leur prédécesseurs, nous vivrons avec eux en amis, en frères. » (Ibidem, p.14)

En lisant le discours d’Ibadan, une chose saute aux yeux : la foi de Lumumba en la possible amitié et fraternité avec les Occidentaux est fondée sur les principes contenus dans la Charte des Nations unies sur les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Lesquels principes ont été appris à l’école. Il l’avoue quand il dit : « Nous tendons une main fraternelle à l’Occident. Qu’il nous donne aujourd’hui la preuve du principe de l’égalité et de l’amitié des races que ses fils nous ont toujours enseigné sur des bancs de l’école, principe inscrit en grands caractères dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les Africains doivent jouir, au même titre que tous les autres citoyens de la famille humaine, des libertés fondamentales inscrites dans cette Déclaration et des droits proclamés dans la Chartes des Nations unies. » (Ibidem, p.16-17)

L’assassinat de Lumumba le 17 janvier 1961 et la néocolonisationdu Congo seront des preuves contraires à ce qu’attendait notre héros national. Des preuves remettant en question la fonction d’une certaine école dans la lutte pour l’émancipation des peuples. Si ses idées partagées avec ses compagnons ont permis une certaine mobilisation rendant l’indépendance politique congolaise possible, elles n’ont pas fondamentalement reconverti les rapports de force (entre le Congo et les pays impérialistes) en des rapports de partenariat vrai, fondé sur l’amitié et la fraternité.

L’assassinat de Lumumba et la néocolonisation du Congo reposent la question de l’ambiguïté de cette institution culturelle qu’est l’école et de la capacité des « maîtres du monde » et leurs nègres de service à en dévoyer l’orientation. Cheik Hamidou Kane pose déjà cette question à l’aube de nos indépendances africaines dans livre intitulé Aventure Ambiguë. Sous d’autres cieux, la franco-américaine Susan George la repose dans son livre intituléLa pensée enchaînée. Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique (Paris, Fayard, 2007) et Noam Chomsky repose la même question en indiquant comment les choses fonctionnent. « Il y a, écrit-il, une grande offensive contre la liberté d’expression partout, à la radio, dans les universités. Plus d’une douzaine de parlements d’Etats fédérés discutent à présents de projets de loi – que certains d’entre eux, je suppose, vont voter- visant à contrôler ce que disent les professeurs en salle de classe (…) » (p. N. CHOMSKY, La doctrine des bonnes intentions, Paris, Fayard, 2006, 197)

Toute cette entreprise vise à saper tout effort de rationalité, d’analyse critique, de liberté d’expression, de liberté d’investigation et de création collective.

Pour comprendre la capacité destructrice de cette entreprise, l’exemple de notre pays peut être donné. Si à son accession à l’indépendance politique il comptait un nombre infime d’intellectuels, depuis les années 70-80, le chiffre a grossi sans que l’amélioration qualitative de la vie, des rapports interpersonnels, du vivre-ensemble et des relations avec d’autres peuples s’en suive. C’est comme si maîtriser ce que une certaine école (ou université) enseigne n’implique pas nécessairement le fait d’avoir de l’emprise sur la réalité pour la transformer !

Et comme depuis tout un temps, la parallélisation des institutions est rentrée dans les mœurs des « maîtres du monde » et leurs hommes et femmes liges, des efforts devraient être conjugués pour créer (et/ou re-créer) d’autres lieux d’apprentissage en commun en marge de l’école classique. (Les Universités d’été, les sites et blogs Internet alternatifs, les cercles des « indignés », les conférences organisées par les mouvements participatifs, etc. pourraient aider dans le travail de décryptage de la pensée enchaînée.) S’orienter vers ces lieux, c’est apprendre de la trahison de la foi de Patrice Lumumba en l’école en tant que lieu d’initiation aux valeurs de l’amitié, de la fraternité, de la dignité et de la liberté.

L’assassinat Lumumba fut un refus de prendre la main tendue de la fraternité et de l’amitié entre le Congo (l’Afrique) et l’Occident afin que triomphe le régime d’exploitation et d’asservissement.

Pour dire les choses autrement, la reproduction (et le partage) par Lumumba du discours scolaire (ou académique) convenu de la fondation des rapports humains sur les valeurs d’égalité, de liberté, de fraternité et d’amitié n’a pas convaincu l’Occident à changer sa vision de l’Afrique (et du Congo) fondée sur les rapports d’abâtardissement et d’assujetissement. (Le pouvait-il ? N’est-ce pas nous Congolais et Africains qui devrions reconvertir le regard que nous portons sur nous-mêmes et sur cet Occident qui n’a plus grand-chose à offrir au monde ?)

Ce faisant, l’Occident a renié, aux yeux de Lumumba, son appartenance à la civilisation chrétienne. Pour lui, « un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple civilisé et chrétien. » (« Africains, levons-nous », p.13) Le discours scolaire convenu de Lumumba n’a pas atteint tous ses objectifs. Et cela a été lourd de conséquences pour la suite de notre marche historique : l’indépendance politique n’a pas été consolidée par l’indépendance économique et sociale.

« Notre indépendance politique, soutenait Lumumba, ne sera pas du tout profitable aux habitants de ce pays si elle n’est pas accompagnée d’un rapide développement économique et social. Nous avons rejeté la politique de domination et avons opté pour celle de la coopération et de la collaboration sur un pied d’égalité, dans le respect mutuel de la souveraineté de chaque Etat. » (Ultime message enregistré de Lumumba) Le beau principe de la coopération et de la collaboration sur un pied d’égalité dans le respect mutuel de la souveraineté de chaque Etat n’a pas pu être adopté dans un contexte où les rapports de force étaient défavorables au Congo de Lumumba. Pour contourner leur rejet de la main tendue au nom des valeurs, les impérialistes occidentaux ont trouvé un prétexte : la lutte contre le communisme. Lumumba le sait et le dit sans ambages dans cet Ultime message : « Les puissances qui nous combattent ou qui combattent mon gouvernement, sous le prétexte fallacieux d’anticommunisme, cachent en réalité leurs véritables intentions. Ces puissances européennes ne veulent avoir de sympathie que pour des dirigeants africains qui sont à leur remorque et qui trompent leur peuple. Certaines de ces puissances ne conçoivent leur présence au Congo ou en Afrique que dans la mesure où ils savant exploiter au maximum leurs richesses par le truchement de quelques dirigeants corrompus. » (Ibidem) Et il ajoute : « Cette politique qui consiste à qualifier de communiste tout dirigeant incorruptible et de pro-occidental tout dirigeant traître à sa patrie doit être combattue. » (Ibidem) Pour réussir cette politique, ils s’adonnent à des manœuvres qui consistent à « maintenir le système colonial au Congo et à changer simplement d’acteurs comme dans une pièce de théâtre, c’est-à-dire à mettre à la place des colonialistes belges des néocolonialistes que l’on peut manœuvrer à volonté. » (Ibidem)

Discours et réalité

Une relecture des textes de Lumumba révèle qu’il possède une bonne maîtrise des valeurs défendues par la Charte des Nations Unies. Elles sont pour lui une base incontournable pour une politique de collaboration et de coopération entre les Etats souverains et des antidotes contre « les manœuvres de corruption et de division. » Face au rejet « des maîtres du monde » de sa main tendue et à la poursuite de leur politique impérialiste, il pense que « si les Congolais se sont unis avant l’indépendance pour combattre le colonialisme oppresseur, il est un devoir pour eux de s’unir aujourd’hui pour faire face aux ennemis de cette indépendance. »

Après son assassinat, la réalité congolaise va répondre sporadiquement, par à-coups, à cet appel, au travers de quelques « minorités organisées ». Plusieurs partis politiques se réclamant de le pensée politique de Lumumba déserteront le terrain de la lutte contre l’impérialisme et pour l’unité congolaise et africaine. Au nom du « réalisme politique », ils coaliseront avec « les forces négatives ». Pourquoi ? Cette pensée de Lumumba a-t-elle été suffisamment étudiée à l’école et en privée ? N’est-elle pas rentrée dans la clandestinité après l’assassinat du héros de notre indépendance ?

Cette pensée a-t-elle eu de véritables héritiers politiques ? Est-elle facilement héritable ? (A suivre)

J.-P. Mbelu