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Mohamed Hassanine Haykal, cerveau du changement en Egypte

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Mohamed Hassanine Haykal

En Egypte, les Américains et les occidentaux en général ont sous estimé le nationalisme arabe et surestimé l’islamisme. Le sauvetage de l’Egypte par le général Abdelfattah Al-Sissi n’était pas un coup de poker, ni une action improvisée. C’était une opération préparée, et pas seulement par les officiers égyptiens, ces dignes successeurs de Nasser. Quelques intellectuels, révolutionnaires et des stratèges y ont pris part en amont et en aval.

Parmi ces intellectuels, le plus illustres d’entre eux et même dans le monde arabe : Mohamed Hassanine Haykal. Les nouveaux officiers avaient besoin du diagnostic et de l’expertise de cet ancien conseiller de Nasser et fondateur d’Al-Ahram. Le général Abdelfattah Al-Sissi voulait d’abord savoir quelle serait la réaction des Etats-Unis d’Amérique en cas de neutralisation de leurs pions locaux, les Frères musulmans. Il ne pouvait pas trouver meilleur conseil qu’en la personne de Mohamed Hassanine Haykal, celui qui connait parfaitement les coulisses de la politique américaine et maitrise magistralement la géopolitique. Avec une équipe restreinte, constituée de généraux à la retraite et de diplomates, notamment Boutros Ghali, Haykal travaillait depuis déjà six mois sur la réaction américaine dans l’hypothèse d’un coup de force militaire. Il savait que les Américains font agiter un bâton en carton, que compte tenu de la dispersion de leur forces militaires dans les quatre coins du monde, ils n’ont pas le temps, ni les moyens d’intervenir en Egypte. Il savait aussi qu’Obama, qui avait promis aux Américains que durant sa présidence, il n’enverrait plus ses soldats se faire tuer comme ce fut le cas en Irak ou en Afghanistan, n’osera jamais intervenir militairement en Egypte. Il savait aussi qu’Israël ne bougera pas non plus, même si elle perd un allié aussi servile que Mohamed Morsi et sa secte des Frères musulmans, qui était prête à céder pour le Hamas et comme cadeau à Israël, 40% des territoires du Sinaï, récupérés par Sadate au prix du sang versé en 1973.

Dans la précipitation, Obama n’a pas réalisé que le changement à la tête de l’oligarchie qatarie pouvait avoir un impact immédiat sur l’Egypte.

Cela s’appelle en stratégie et en géopolitique un effet secondaire. Les officiers de l’armée égyptienne ont profité de cette brèche pour déposer, le 3 juillet, Mohamed Morsi, d’autant plus qu’ils étaient certains du soutien d’une grande majorité du peuple égyptien, totalement édifiée sur la“morale”, la “compétence” et le “patriotisme” des Frères musulmans au pouvoir grâce au soutien financier et médiatique du Qatar et à l’appui diplomatique des Etats-Unis.

Les Etats-Unis ont certes appelé à libérer Mohamed Morsi et s’abstenir de persécuter les Frères musulmans mais ce n’est pas le sort de Mohamed Morsi qui inquiète l’administration américaine, mais tous les engagements secrets de ce président vis-à-vis d‘Israël et des Etats-Unis.

L’engagement (écrit) le plus scandaleux, qui a provoqué la colère et l’indignation des égyptiens, est le renoncement de l’Egypte à 40% des territoires du Sinaï au profit des réfugiés Palestiniens.

L’affaire ne serait pas grave s’il s’agissait d’un acte de générosité islamiste à l’égard du peuple palestinien. Mais en réalité, il s’agissait d’une “promesse de vente” dans laquelle les Frères musulmans ont touché 8 milliard de dollars du Trésor américain.

Le document attestant cette opération “immobilière” a été envoyé par le général Al-Sissi au Sénat américain. Ce document porte la signature de Mohamed Morsi, de Mohamed Badi, le chef suprême des Frères musulmans, et de Khairat al-Chater, Frère musulman et l’une des plus grosses fortunes du pays.

C’est cette affaire, qui est entre les mains des Sénateurs républicains américains, qui inquiète beaucoup Barack Obama, d’autant plus que ces Sénateurs réclament le remboursement illico des 8 milliards de dollars.

Interrogé avant-hier devant le Sénat, Obama a avoué que son gouvernement a dépensé 25 milliards de dollars, “avant et après la révolution égyptienne, pour que les Frères musulmans prennent le pouvoir.

Notamment dans les élections législatives et présidentielles”.

Obama a ajouté : ” Nous avons également soutenu les salafistes, mais moins que les Frères musulmans, qui étaient si désireux d’arriver au pouvoir qu’ils nous ont proposé de travailler pour nos intérêts et ceux d’Israël”.

En réponse à l’une des questions, il a indiqué que ”les relations des Frères musulmans étaient très forte avec le Hamas et les mouvements extrémistes dans le Sinaï. Ils ont ainsi fait baisser les attaques contre Israël. Mohamed Morsi nous a été très rapidement d’un grand service dans la crise en Syrie lorsqu’il a rompu ses relations avec ce pays et qu’il a encouragé les Egyptiens à faire le djihad contre la Syrie”.

Lorsque le Sénateur lui a dit que cette politique s’avère être un échec puisque le pouvoir des Frères musulmans s’est écroulé et sur quelles données il s’est basé pour prendre de tels risques, Obama a répondu qu’il s’est fondé “sur des rapports de renseignement et sur les analyses de Madame Patterson (ambassadeur des USA en Egypte), qui nous a convaincu que l’Egypte était définitivement sous le pouvoir des Frères musulmans”.

Grace à Mohamed Hassanine Haykal, l’armée égyptienne a pris un risque calculé, aussi bien par rapport au puissant « ami » américain qu’à l’égard de la rue égyptienne.

Le nombre des manifestants dans l'ensemble du territoire égyptien a en effet impressionné les Américains qui avaient cru naïvement au mensonge de Morsi, à savoir que "chaque femme voilée et chaque homme barbu sont des Frères musulmans". Cela ne signifie en rien que les Américains vont changer de stratégie vis-à-vis de l’islamisme, qui reste pour eux une carte bien précieuse. Ils continueront leurs menées subversives pour affaiblir l'armée égyptienne et provoquer une guerre civile dans ce grand pays.

Le ralliement précipité de l’Arabie Saoudite et du Qatar à l'action du général Al-Sissi ne doit pas tromper les observateurs bien avisés. C'est un ralliement à la fois realpolitik et anticipateur d’un éventuel retour du bâton égyptien, comme à l’époque de Nasser et du conflit larvé entre l'Arabie Saoudite et l'Egypte, via la guerre inter-Yémenite. Les Saoudiens ont toujours craint l'Egypte, quant au Qatar, il ne pèse plus rien dans le jeu régional et sur la scène proche-orientale.

Après avoir cru un instant à la « révolution du jasmin » et à son équivalent en Egypte, Mohamed Hassanine Haykal s’est ressaisi dès la croisade contre la Libye. Avec la guerre par procuration livrée à la Syrie, il n’y avait plus pour lui de doute possible : le « printemps arabe n’est qu’un nouveau Sykes-Picot », une expression qu’il a utilisée en août 2012 dans un long article d’Al-Ahram et que Mezri Haddad a employé dès septembre 2011, dans son livre « La face cachée de la révolution tunisienne. Islamisme et Occident : une alliance à haut risque ». Dans ce même article d’Al-Ahram, Haykal avait écrit « qu’on ne peut pas parler de printemps arabe mais de révolutions clés en mains », en faisant allusion aux rôles des Etats-Unis et du Qatar. Une semaine près la publication de cet article, Al-Jazeera avait d'ailleurs mis fin à toute collaboration avec celui qu’elle présentait comme le géni du monde arabe.

Parce qu’il a contribué au réveil nationaliste de l’Egypte entrepris par l’armée, Haykal vient d’échapper à un attentat. Cet ancien conseiller de Nasser et fin connaisseur de la politique américaine et du monde arabe n’a pas démérité de cette réputation qui lui a été faite par Henry Kissinger : "Haykal est fier comme un lion et rusé comme un corbeau". Les deux balles ne l’ont pas atteins, sans doute parce qu’Allah est avec les authentiques croyants, comme le dit si justement le Coran !

Par Karim Zmerli