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Dérapage sur Mouv' à propos des tournantes : au-delà du scandale, un problème de langue

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Dans sa première chronique sur Mouv', Jean-Pascal Zadi a associé "les partouzes du Carlton" avec des escorts et les tournantes. Immédiatement, ses propos ont provoqué un tollé sur internet, d'aucuns condamnant le fait qu'il ait dit que les tournantes puissent être consenties. Pour Elodie Mielczarek, sémiologue, il faut dépasser le sens univoque que l'on veut bien donner aux mots.

Lors de son édito "caustique", ainsi que le définit Mouv', Jean-Pascal Zadi a comparé les "parties fines" de DSK avec les "tournantes" des banlieues. Une équivalence qui a choqué, notamment sur internet. Revenons sur ce "dérapage" pour décrypter et comprendre ce qui est réellement sous-entendu.

 

Jean-Pascal Zadi parle d'apartheid, afin de reprendre les termes d'actualité prononcés par Manuel Valls. Voici comment se déroule l'échange :

 

JP Zadi : "Manuel Valls a parlé d'apartheid en parlant de la banlieue avec cette affaire (l'affaire du Carlton dans laquelle est jugée DSK, ndlr), et on en a la preuve ! Quand DSK fait des partouzes avec ses potes, on appelle ça des parties fines alors que quand les petits frères font les mêmes choses dans les cités on appelle ça des tournantes."

L'animateur : "Non, non, je ne peux pas te laisser dire ça, non non, sérieusement, la différence c'est que les tournantes, c'est pas consenti."

JP Zadi : "Ca dépend."

Ce court extrait a déjà déchaîné les passions sur le net à juste titre. Cependant, allons plus loin dans l'analyse. Reprenons la définition des deux mots que sont "proxénétisme" et "apartheid" telle que donnée sur Wikipedia.

Le proxénétisme "est le fait de tirer profit de la prostitution d'autrui", il est précisé que c'est une activité illégale.

L'apartheid "est une politique dite de développement séparé affectant les populations selon les critères raciaux ou ethniques dans des zones géographiques déterminées".

Deux étiquettes pour une même réalité

Ce qui est particulièrement intéressant dans l'intervention de Jean-Pascal Zadi, c'est qu'il pointe du doigt une réalité : l'apartheid linguistique est basé sur une détermination idéologique.

En effet, l'éditorialiste tend à démontrer que deux étiquettes langagières différentes sont collées sur une même réalité (est-elle vraiment la même...? nous y reviendrons), deux étiquettes idéologiquement connotées différemment pour une même réalité : les "parties fines" pour les hommes de pouvoir et les "tournantes" pour les hommes de banlieue.

Revenons sur ces expressions en langue. "Partie fine" est connoté positivement et renvoie à une abstraction "intello", emprunte de "finesse", qui a volontairement éliminé la suite du syntagme "(parties) de jambes en l'air".

Les jambes ont bien disparu, ne reste plus que l'intention, la finesse de l'acte. L'euphémisme est donc poussé à l'extrême. De l'acte sexuel bestial, il ne reste rien. Seule la délicate intention a survécu.

Pour les "tournantes" bien sûr, le récit est tout autre : il symbolise le pire de ce que l'on peut faire "aux filles", dans les caves sombres des cités. Le terme renvoie à une actualisation de la domination masculine et séculaire sur les femmes. Une domination inacceptable dans un pays comme la France, défenseure des valeurs démocratiques et humaines.

"Tournante" = "viol" ou "gang bang" ?

Une fois que cela est dit, poursuivons en notant que le mot "tournante" n'échappe pas aux règles de la langue : il est polysémique, comme tous les autres, c'est-à-dire qu'il a plusieurs sens, plusieurs acceptions possibles.

Soit on considère que le mot "tournante" est synonyme du mot "viol", car il renvoie à un acte sexuel non consenti, soit on parle de "tournante" pour parler des modalités : être à plusieurs hommes et faire tourner la femme.

À ce moment, le mot "tournante" est utilisé comme synonyme de "gang bang". Et un gang bang peut-être consenti, il suffit de traîner un peu sur les sites porno pour s'en rendre compte.

Il semble que Jean-Pascal Zadi utilise le mot "tournante" selon cette dernière acception. L'équivalence "tournante" = "parties fines" = "partouze" est donc vraie puisque les modalités sont les mêmes. La pertinence ne se fait pas selon le même critère que l'animateur. Selon lui, l'équivalence a lieu entre "tournante" = viol et "parties fines" = acte sexuel consenti, les mots "tournante" et "partie fine" ne peuvent donc pas être synonymes.

La langue est trouble, le sens des mots aussi

Maintenant, revenons sur cette réalité dont il est question. Nous avons dit, deux étiquettes, celle chic des beaux quartiers, et celle horrible des banlieues, les "tournantes". Et nous avons vu qu'une même étiquette pouvait être employée selon une acception différente (synonyme de viol c'est-à-dire non consenti, ou synonyme de gang bang c'est-à-dire consenti).

Là réside tout le nœud du problème. Cette réalité est-elle la même ? Pour Jean-Pascal Zadi, cela ne fait aucun doute : que ce soit les "putes de luxe" ou "les filles des cités", il établit une équivalence.

Soit l'on considère qu'il y a équivalence car, dans les deux cas, consenti ou non, ce n'est pas le trait de pertinence qui est retenu ici : le corps de la femme est un corps exploité par des hommes (cf. définition du proxénétisme) et là, comment mettre en tort le propos de Jean-Pascal Zadi ?

Certes, les prostituées sont rémunérées mais peut-on s'arrêter à cet argument seul ? Impossible. On sait très bien de par les enquêtes menées que les prostituées sont exploitées. On peut toujours se cacher derrière le mythe de la "femme qui fait ce métier par passion", on entend plutôt la misère sociale et psychologique entre les lignes.

Soit on considère que le sous-entendu de l'éditorialiste est le suivant : "putes de luxe" = "fille des cités" et là, effectivement, le propos est beaucoup plus douteux car une fille n'est pas génériquement une pute !

On le voit, la langue est souvent trouble. Jean-Pascal Zadi ne s'étant pas véritablement exprimé sur la question, difficile de dire où il se situe. Le débat aurait dû être poursuivi sur Mouv', le politiquement correct n'est pas toujours la position la plus pertinente.

Elodie Mielczareck, Sémiologue