Africa Libré

L'autre actualité africaine

Wed05242017

Last update06:17:28 AM GMT

Back Société Congo Les «naufragés culturels» et la lutte pour la libération de l'Afrique

Les «naufragés culturels» et la lutte pour la libération de l'Afrique

  • PDF

Un jour, un compatriote camerounais, après avoir suivi les échanges sur mon mur Facebook, me dit : « Tu sais Patrick, Cheikh Anta Diop, avant sa mort, était devenu “aigri”. Il n’arrivait plus à supporter ses frères africains... » « Pourquoi, dis-tu cela? lui ai-je demandé ». Parce que, m’expliqua-t-il, Diop s’était rendu compte, après tout le sacrifice qu’il avait consenti pour sortir l’Africain de la noirceur de l’aliénation dans laquelle il baignait, que rien n’avait changé; que l’Africain était toujours aussi aliéné et mystifié par la civilisation occidentale. Cet Africain ne pouvait et ne peut voir le monde autrement qu’à travers les lunettes du colon. Peu avant sa mort, le savant africain (Cheikh Anta) dira à son ami Jean Ziegler : « Tu vois, moi, aujourd'hui je ne suis plus rien qu'un psychiatre pour des “naufragés culturels.”»

Parfois, je me pose des questions sur ce qui nous arrive. Qu’est-ce qui fait que nous (Africains en général et Congolais en particulier) soyons toujours portés à nous abandonner dans les bras de nos oppresseurs? Pourquoi certains compatriotes me demandent des « solutions » quand je dis qu’il ne faut pas demander de l’aide à ceux qui sont à l’origine de nos problèmes? Simplement parce que dans leur mécanisme psychique, ou disons dans leur subconscient, le monde est fait d’esclaves [qu’ils sont] et des colons (de la mal nommée communauté « occidentale » internationale). Conditionnés à outrance, ces nègres ne peuvent s’imaginer, un seul instant, que le monde ne se limite pas seulement au système du colon, que nous sommes dans un monde multipolaire, que le système occidental (avec ses suicides, sa cupidité, ses valeurs perverties...) a montré ses limites, qu’il serait peut-être « salutaire » de regarder ailleurs... D’autant plus que l’Occident n’a rien apporté de bon aux Africains, si ce ne sont les génocides (comme au Cameroun, en RDC, au Rwanda, en Namibie…), les pillages, bref l’enfer sur terre. Mais cette histoire lointaine et récente ne nous dit rien. Rien. On croit toujours que le colon, l’impérialiste qui a bâti sa richesse sur le sang des nôtres et qui a continuellement besoin de ce sang pour faire fonctionner sa machine, aura pitié de nous, changera d’avis et nous aidera à nous libérer de la noirceur dans laquelle il nous a plongé. Nous refusons de comprendre que sans notre sang, l’impérialiste ne pourra vivre convenablement. Nous refusons de comprendre, comme l’a écrit Frantz Fanon, que « pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon.»

Parfois, on a envie de mépriser ces compatriotes. Ces « esclaves ». Mais on ne peut se le permettre. Ce sont nos frères. Nous devons prendre le risque de les accepter tel qu’ils sont. Pourquoi est-ce un risque? Parce que ces compatriotes, infériorisés mentalement de part en part, ont non seulement évacué en eux toute velléité de rébellion contre l’ordre cannibale établi du colon, mais combattront avec l’énergie du désespoir ceux des Africains qui s’élèveront contre cet ordre. Ce n’est pas un hasard si des mains noires ont mené des activités subversives contre de grands leaders noirs (Lumumba, Sankara...) des pays noirs pour le grand bonheur des mains blanches.

Les indices du comportement aliéné de ces « naufragés culturels » se manifestent souvent par des expressions du genre : « Pourquoi tu critiques l’Occident? Si tu n’es pas content, alors rentre chez toi en Afrique. » Ou encore : « C’est un anti-occidental »...

Ces agents africains de l’ordre colonial retardent la libération du continent africain. Mais comme l’a écrit Fanon, « la grande confrontation ne pourra être indéfiniment reportée. » Y compris celle qui doit être menée, s’il le faut, contre ces « naufragés culturels ». La lutte contre l'aliénation culturelle est donc intrinsèquement liée à la lutte pour l’émancipation du continent africain.

Patrick Mbeko, Analyste des questions géopolitiques auteur de Stratégie du chaos et du mensonge: Poker menteur en Afrique des Grands Lacs